samedi, 28 juillet 2007

Lettre ouverte à ma belle-soeur de gauche

      Chère J.,

    Je suis exténué. Tout le monde a l'air si sûr d'être ou bien de gauche ou bien de droite, que j'en viens à me demander s’il est tolérable de ne me sentir ni l’un ni l’autre. Ou parfois, l’un et l’autre. Ou encore quelquefois l’un, d’autres fois l’autre. Serait-ce lâcheté, ignorance ou imbécillité que de ne pas prendre place sous la bannière d’un des camps en lice ? Comme d’autres, tu ne sembles pas douter, alors même que tu es loin d’être imperméable à la nuance. Mais la droite, c’est forcément moisi. Il faut donc ne pas être de droite.
    Quand j’étais plus jeune, j’étais de gauche. J’étais cool et forcément de gauche. Ivre d’être cool et de gauche. Pourquoi ? Parce que j’étais mou. Cool et mollement dans la vie : mollement artiste, un brin autiste, un poil anarchiste, un rien nihiliste. En fait, l’exercice de la pensée n’était pas un domaine où j’excellais, bien qu’à l’époque, j’aurais été furieusement vexé que l’on me le démontrât.
    Adolescent, je m’enorgueillissait secrètement de lire les surréalistes et Burroughs. Snobisme du gauchiste. D’une famille ouvrière aux racines paysannes, la culture, pour moi, c’était la télé, et pour le reste, l’école saurait bien m’y porter. C’était du moins ce que devait s’imaginer mon père. Je n’étais pas de gauche par réaction à des parents de droite ou par adhésion à un discours tenu par des parents de gauche – mon père serait plutôt gaulliste contrarié et ma mère n’y entend goutte en politique – mais, comme mes amis, j’étais à gauche parce qu’antiraciste, j’étais à gauche parce que vaguement internationaliste, j’étais à gauche parce qu’artiste, parce que désinvolte et l’air de rien. Cela tombait sous le sens, allait sans dire.
    J’étais le fruit de mon époque, 15 ans en 1990 : en roue libre sur la grande piste des Potes, sur fond de hip-hop, flanqué d’un crew d’arabes et de noirs, dopé à l’esthétique des racailles… puis sur fond de rock, trimballant horde de slackers, rétamés aux joints et à la Pils. Je ne voulais rien comprendre du politique, et d’ailleurs, j’étais bien au-dessus de ça. Se vautrer dans la contre-culture sans savoir ce qu’est la Culture fut l’acmé de mon gauchisme informe, informulé, éperdu. Sur ma droite, les vieux cons et les fachos !
    Et puis Dantec vint. Son roman Les racines du mal fut le parfait hameçon. Je restai fidèle lecteur, son premier journal me dévoilera ensuite des terres intellectuelles et littéraires inconnues. Sous le choc, je mesurai en très peu de temps l’étendue des dégâts et de mes lacunes. Je me souviens parfaitement de cet accès à la conscience, véritable démystification. Je me souviens très bien de ma honte, aussi. Honte d’avoir été ce chien de Pavlov en ayant cru être dans les rangs de la dissidence !… Tout ce temps perdu, à rattraper désormais. Mais qu’ont-elles donc éveillé en moi, ces lectures de Dantec, de Bloy, de Muray, de Finkielkraut, de Renaud Camus ? Et surtout, qu’est-ce qui a fait que, plutôt qu’être horrifié par ces horribles pensées réac, j’ai dû me hâter de me défaire de tous les réflexes, tous les codes, toutes les clés, qui me structuraient jusqu’alors ? Je n’ai pas de réponse, la mue devait se faire. Je me dis souvent qu’elle aurait pu ne pas. J’ai la sensation d’être sorti d’un long rêve fade, poisseux et stérile. De l’air !
   
    Dans une société et un milieu où la gauche fut l’incarnation du Bien durant des décennies, le liquide amniotique dans lequel nous baignions, il me semble nécessaire, pour qui aspire à la liberté de penser, de tirer un peu vers la droite. Par pour viser le centre, mais parce qu’il n’est de vie libre et créatrice que dans cette tension entre les forces de progrès et les forces de conservation.

    Enfin, et c’est un peu mon coming-out à moi, si je devais m’engager aujourd’hui, ce ne serait ni pour la droite, qu’elle soit néo-réac, facho-chic, lib-cons, démocrate, à vélo ou à jarretelles, ni pour la gauche, quelle qu’elle soit. Si je devais m’engager aujourd’hui, ce serait pour ce qu’à défaut d’autre terme, je nommerai islamo-vigilance.

      Bien à toi.

dimanche, 13 mai 2007

Tous-ensemble-tous-ensemble, tout est possible !

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« Ah ! la belle chanson ! Comme se rengorge ce peuple lorsqu'il ne s'agit que de chanter ! De refrains en formules, comme il sait bien, aujourd'hui, s'agiter sans se donner ni se refuser, marquer le pas sous les fanfares, descendre dans la rue et y scander la révolution sans qu'aucun mort, pour une cause quelconque, ne sanctifie jamais le pavé, se donner des illusions de grandeur à peu de frais ! »

« Les vrais amateurs de traditions sont ceux qui ne les prennent pas au sérieux et se marrent en marchant au casse-pipe, parce qu'ils savent qu'ils vont mourir pour quelque chose d'impalpable jailli de leurs fantasmes, à mi-chemin entre l'humour et le radotage. Peut-être est-ce un peu plus subtil : le fantasme cache une pudeur d'homme bien né qui ne veut pas se donner le ridicule de se battre pour une idée, alors il l’habille de sonneries déchirantes, de mots creux, de dorures inutiles, et se permet la joie suprême d'un sacrifice pour carnaval. C'est ce que la Gauche n'a jamais compris et c'est pourquoi elle n'est que dérision haineuse. Quand elle crache sur le drapeau, pisse sur la flamme du souvenir, ricane au passage des vieux schnoques à béret et crie « woman's lib ! » à la sortie des mariages en blanc, pour ne citer que des actions élémentaires, elle le fait d'une façon épouvantablement sérieuse, «conne » dirait-elle si elle pouvait se juger. La vraie Droite n'est pas sérieuse. C'est pourquoi la Gauche la hait, un peu comme un bourreau haïrait un supplicié qui rit et se moque avant de mourir. La Gauche est un incendie qui dévore et consume sombrement. En dépit des apparences, ses fêtes sont aussi sinistres qu'un défilé de pantins à Nuremberg ou Pékin. La Droite est une flamme instable qui danse gaiement, feu follet dans la ténébreuse forêt calcinée. »

Jean Raspail, Le Camp des Saints