vendredi, 08 juin 2007

Being Sarah (II)

    Cybeele, la grande brune, avait une capacité de bavardage difficilement concevable pour qui ne s’était jamais trouvé soumis au déferlement de phonèmes dont on ne distinguait le sens que laborieusement, à moins d’avoir subi assez longtemps une exposition patiente et régulière à ce type de déluge. Une sorte de mithridatisation, en somme, pouvait vous garantir de ne pas ressortir de là absolument désorienté et en proie à d’intenses maux de tête. Pour elle, le silence était physiquement insupportable et elle pouvait, dans une discussion, passer du coq-à-l’âne un grand nombre de fois, pourvu qu’il n’y ait pas de temps mort.
    Elle était plutôt jolie à regarder et savait se mettre en valeur, maniant les artifices avec un naturel non feint : les garçons ne manquaient pas de se retourner sur son passage et les filles d’apparence plus banale la jalousaient secrètement. Sa longue silhouette bien proportionnée n’était due qu’à l’injuste Nature, car elle ne faisait aucun sport et mangeait mal, ce qui avait le don d'agacer nombre de ses amies. Elle aurait pu apparaître, à qui savait regarder, comme une enfant blessée dans un corps trop grand. Pourtant, tout le monde s’accordait à ne voir en elle qu’un idéal esthétique, un peu comme ces filles à moitié dénudées, rayonnantes et végétales, dans les publicités pour des yaourts ou des crèmes de beauté. En un peu plus humaine, plus réelle. En plus causante, aussi.
    En comparaison, Marlène relevait de la norme. Il émanait d’elle un charme sombre qu’exacerbait un maquillage faisant ressortir la pâleur de sa peau, qu’elle préservait du soleil à l’aide de quantité de crèmes solaires onéreuses. Néanmoins, elle n’avait personne dans sa vie, et ce depuis fort longtemps. Non pas qu’elle fut excessivement timide, ou qu’elle ne sût point se montrer séduisante aux yeux de ses congénères mais, alors que son amie se livrait volontiers aux plaisirs charnels, elle s’adonnait, elle, depuis quelques années, à une véritable ascèse sexuelle. Le plus surprenant était qu’elle se trouvât liée à Cybeele par une amitié consistante et authentique, alors même que cette dernière aurait dû finalement lui apparaître comme l’incarnation de ce qu’elle fuyait et exécrait. Toutefois, était-ce cette sorte de grâce candide qui émanait de la moindre des attitudes de ce moulin à paroles, Marlène n’aurait pu, pour quelque raison que ce soit, vouloir se passer de la compagnie rassurante de Cybeele.
    La jeune femme s’était faite temple de chasteté, du jour au lendemain, à la suite de ce qu’elle identifiait comme une révélation. Il lui était apparu qu’à partir de ce moment, elle ne succomberait à la charge érotique d’un corps que lorsqu’elle serait sûre que ce dernier appartiendrait à celui qui l’épouserait. Elle avait, à deux reprises, usé des voies de l’onanisme afin de satisfaire une irrésistible pulsion : le sentiment de culpabilité qui en avait à chaque fois résulté l’avait tant rongée qu’elle élabora une série de punitions à s’infliger en cas de faute. L’intensité de la punition était proportionnelle à la gravité de l’incartade et pour être certaine de ne pas pouvoir se dérober, elle avait scrupuleusement consigné dans un petit carnet rouge une table de correspondances Faute – Pénitence. Cette précaution s’était révélée inutile car Marlène aurait pu, si on l’avait sommée de le faire, réciter au mot près le contenu de ce répertoire de châtiments à usage personnel. Si l’abstinence de Marlène n’était un secret pour qui la connaissait un tant soit peu, la contrepartie mortificatoire de cet aspect de sa personnalité était affaire intime. Elle avait bien failli, une fois, se confier à Sarah qui s’enquerrait de la provenance de ces coupures sur ses cuisses mais elle avait éludé en balbutiant une histoire de verre cassé.
    Complétant le trio, Sarah n’aurait pu être l’amie exclusive de l’une ou de l’autre. Elle n’y trouvait sa place que dans l’espèce d’équilibre précaire né de la relative opposition des deux autres termes. Leur attraction mutuelle conditionnait l’orbite que Sarah occupait, ou bien était-elle peut-être le soleil de ces deux petites planètes. En général, elle parlait peu et, aux yeux de certains, cela passait pour une désagréable écharpe de morgue, d’autres voulaient voir en elle une intelligence supérieure observant en retrait le cercle de ses congénères. Cela lui valait en tout cas qu’on la laisse souvent tranquille. Elle avait le même âge que ses deux amies, mais la vie avait fait d’elle un être plus mature.
    Sarah ne craignait pas la solitude, et allait parfois, dans les moments de grand doute, jusqu’à considérer la compagnie de ses amies comme une nécessaire et édifiante promiscuité. Il lui était aussi arrivé, à deux reprises, de les laisser plusieurs semaines sans donner signe de vie : renouer les liens s’était avéré moins fastidieux qu’elle ne l’avait d’abord envisagé et cela la conforta dans l’idée qu’elle pouvait se laisser porter par cette relation simple et sécurisante, sans trop se poser de questions.
    Ses grands yeux sombres semblaient occuper la plus grande partie de son visage et, sans aucun autre mouvement des parties de celui-ci, ils savaient tour à tour vous absorber délicieusement et vous darder de flammèches de colère. Par ailleurs, on la croyait volontiers sportive, bien qu’elle ne s’adonnât que très rarement à l’effort athlétique : elle n’en ressentait aucunement le besoin, même si elle avait eu sa période natation, et elle préférait infiniment passer du temps baignée de la fraîcheur des quelques bibliothèques qu’elle avait réussi à dénicher dans la région. D’ailleurs, comme Marlène l’aperçut à l’angle de la place, elle revenait tout juste de celle de l’université, la moins intéressante mais la plus accessible. Elle semblait heureuse.

mardi, 22 mai 2007

Being Sarah

    - Non mais COMMENT est-ce qu’on peut, aujourd’hui, appeler son enfant Nicolas ?!… Gustave, c’est chouette… Ou j’sais pas, moi… Tino !
    - Ouais, pas mal. J’aime bien Lucien, aussi !
    - Ouais, c’est joliiiii... Mais Nicolas… Pour une fille, ce s’rait comme… Sandra, ou Magali, ou Solange !… Tu t’vois appeler ton bébé Solange ?!
    En descendant les dernières marches, Cybeele, grimaçant, simula l’asphyxie avant de faire résonner son rire âpre et hoquetant, depuis le hall d’entrée de l’immeuble où résidait son amie, dans une bonne partie de la rue des Halles où les deux étudiantes paradaient bientôt, avant de rejoindre la place Plumereau, arène de zincs et de terrasses. En cette fin d’après-midi, la chaleur semblait s’être infiltrée jusqu’au cœur du moindre morceau de béton et les tenues étaient très légères. La vêture, pour la majeure partie des hommes que l’on croisait, jeunes et moins jeunes, se résumait à un bermuda très court, une paire de sandales ou de tongs et un couvre-chef : casquette, canotier, turban, chapeau mexicain, bob, panama, le quidam affirmait son originalité par cet accessoire décliné à l’infini. Quant aux dames et aux demoiselles, elles donnaient à voir une gamme bien plus étendue des manières de ne pas se vêtir : mini-short, micro-jupe, quasi-slip, t-shirt évidé, éco-bustier, soutien-gorge stylisé, dans des tissus d’une grande modernité et dont la couleur et les caractéristiques variaient parfois en fonction du temps ou de l’humeur du sujet. Le diaphane le disputait au moulant, le risible à l’affligeant, le grand public au top fashion, et ces corps valsaient mollement dans les rues piétonnes du centre-ville, suant sous la chape de plomb des rayonnements solaires et exhibant largement leur peau comme le lieu ultime de l’auto-promotion. Les quelques burqas qui s’étaient aventurées ici, hors du quartier de l’Oumma, faisaient figure de sobres épices au milieu de ces débauches de chairs nues. Chacun était vaguement à la recherche de ce qui pourrait rentabiliser cette journée pas pire que les autres.
    Les deux amies se fondaient parfaitement dans le paysage et évoluaient jusqu’à leur café de prédilection avec le naturel de qui se sait chez soi, riant et parlant fort.
    Elle se frayèrent un chemin entre les clients attablés, prodiguèrent quelques bises en passant, et s’installèrent à l’ombre d’un grand publi-parasol sur lequel l’animation haranguait les passants et les exhortait à choisir tel breuvage. Simultanément et machinalement, chacune retira son omniphone de son petit sac à main tout en continuant leur confabulation :
    - C’qui m’fait vraiment le plus chier, tu vois, c’est qu’il a pas imaginé un seul instant qu’ça pouvait m’faire de la peine ! Même quand j’ui ai demandé, texto, comment il aurait réagit si, moi, j’ui avais fait ça, et ben devine c’qu’i m’a répondu…
    Tandis que Cybeele avait posé le sien sur la table, face à elle, sans même y jeter un coup d’œil, Marlène examinait certaines rubriques sur son mobile afin de vérifier qu’elle avait bien fermé la porte de chez elle à clé et si la machine à laver qu’elle avait mise en route tout à l’heure s’était bien mise en mode ’’séchage’’ à la fin du programme. Absorbée par ces manipulations, elle répondit vaguement :
    - J’sais pas, moi… Dis.
    Le raz-de-marée de mots ne s’interrompit quelque instant que lorsque Cybeele dut réfléchir à ce qu’elle désirait consommer, avant de sélectionner l’item sur l’écran tactile de leur table. Tout en acquiesçant aux propos de son amie et en commentant de manière minimale le récit de l’énième dispute avec le petit ami du moment – mmmh mmh… c’est pas vrai ?!… hin hin…ah bon ?…naan… – Marlène s’absorba encore un instant dans la manipulation de son mobile, le temps de vérifier quelques derniers détails domestiques. Autour d’elles, la faune bigarrée venue se montrer et profiter de la promiscuité hédoniste qu’offrait l’endroit émettait une rumeur rassurante, de laquelle se détachaient de temps à autre un éclat de rire, des bruits de verres, des cris d’enfants. Sarah devait les rejoindre vers 18h30.


dimanche, 13 mai 2007

Being Aline (VI)

    La perspective de venir s’installer en Touraine avait permis à Aline de ne pas sombrer. L’année qui venait de s’écouler avait été difficile et quand, au mois de février, Théo lui avait fait part de sa possible mutation en Indre-et-Loire, elle remercia secrètement Dieu, à qui elle s’adressait de temps à autre. A partir de ce moment, elle avait passé tout son temps libre à la recherche d’une maison : agences immobilières, notaires, petites annonces de particuliers, elle passait au crible de ses robots intelligents tous les canaux susceptibles de receler la maison de ses rêves, celle qui répondrait à tous les critères dont elle avait nourri ses petits programmes mercenaires. Elle avait aussi dû réactiver les quelques contacts qui lui restaient à Tours. Le bouche à oreille était assurément un média à ne pas négliger. Les vacances de Pâques furent l’occasion d’effectuer beaucoup de visites physiques car celles virtuelles étaient très souvent sujettes à caution : très peu de vendeurs s’embarrassaient de scrupules lorsque, par exemple, ils gommaient du film holographique la vue peu bucolique de telle fenêtre, qu’ils remplaçaient un paysage sonore digne d’une fête foraine installée sur une aire d’autoroute par un suave gazouillis d’oiseaux, qu’ils augmentaient la hauteur d’un plafond ou qu’ils conféraient peau neuve à des murs en fin de vie. Certains se découvraient ainsi des talents cachés de publicitaire averti. Un couple de ses amis s’était ainsi fait rouler lors d’une vente à distance : l’appartement qu’ils avaient acheté « sur un coup de foudre » et sur la foi quasi exclusive de cette pseudo-visite, avec actes notariaux en ligne, signatures électroniques et transaction financière immédiate et sécurisée, s’était révélé être une sorte de version cauchemardesque de l’image qui leur avait été servie. Le procès n’en finissait pas. Enfin, dans l’ensemble, ses excursions avaient été  décevantes et, ayant arpenté tout le département, d’Amboise à Descartes, de Château-Renault à Loches, elle en revenait chaque fois un peu plus contrariée : peut-être allait-il être nécessaire de revoir leurs exigences à la baisse. Les maisons-clones, pavillons répliqués à l’infini, groupés à la périphérie des anciens bourgs, avaient rapidement perdu de leur valeur, malgré l’état du marché immobilier et avaient été désertés par leurs primo-acquéreurs, lesquels investissaient désormais dans des copies de maisons anciennes, implantées sur une périphérie plus large ou bien à l’emplacement des maisons de bourg, rasées pour l'occasion. Elles se vendaient donc à présent assez vite et Aline avait décidé, après avoir hésité un temps, d’aller en visiter une, dans la conurbation nord de Tours : juste pour voir. Et elle avait vu. Non seulement les constructions avaient mal vieilli et se lardaient de rafistolages disgracieux, mais le dédale de ces zones pavillonnaires, tristes labyrinthes où l’entropie révélait rapidement la part infernale de ces constructions rationnelles, était parfois la proie de bandes pour lesquelles il faisait office de piste pour leurs courses de moto-jets. Se disant cela, Aline s’était tout de suite figuré certaines configurations urbaines qui faisaient passer ces ensembles pour des havres de beauté architecturale, mais elle ne pouvait se résoudre à envisager sérieusement de vivre en ces lieux. Il y avait aussi ses nouvelles habitations en sous-sol, mais la perspective d’un habitat baigné en permanence de lumière artificielle lui glaçait le sang.
    La confirmation de la mutation de Théo, fin avril, vint à la fois rassurer la jeune institutrice – le terme était un archaïsme mais il lui plaisait de s’en affubler – tout en ajoutant à l’angoisse de ne pas trouver de maison qui les satisfasse. Celle-ci était telle, chez Aline, que des disputes aux motifs peu habituels survenaient entre elle et lui. C’est à cette période qu’un soir, la mère d’Aline les informa que la maison de Saint Paterne était en vente et qu’elle pourrait sûrement intercéder en leur faveur.

mardi, 08 mai 2007

Being Aline (V)

    En traversant le quartier de la gare, le véhicule d’Aline était passé devant l’Hôtel des Voyageurs, lequel abritait à présent des chambres d’hôtes, labellisées par la « Guilde des Touristes » dont le logo ornait, sur la façade, l’espace situé à gauche de la porte d’entrée. On distinguait encore les caractères effacés de l’ancienne inscription, entre les huisseries de l’étage et celles du rez-de-chaussée, grandes lettres raides et décolorées qui s’écaillaient mais résistaient encore aux intempéries. Pourtant, elles ne perdureraient plus très longtemps, si l’on en croyait l’échafaudage que les ouvriers-peintres de la branche « rénovation » de Brikéa© étaient en train d’assembler contre la façade de la demeure. La toute nouvelle habitante de Saint Paterne avait saisi la scène de manière furtive, presque sans la voir. Mais sans qu’elle puisse se l’expliquer, alors même que le trajet lui avait offert nombre de « tableaux » paysagers dignes d’intérêts, cette image lui revint en mémoire au moment où, attendant l’arrivée de sa mère et de sa fille, elle tentait de mettre un peu d’ordre dans la cuisine. Théo et les amis venus prêter main forte avaient déjà installé l’électroménager : il ne restait qu’à transférer le contenu des cartons et des sacs vers les emplacements appropriés. L’ancien hôtel ne lui évoquait rien de spécial. Elle sonda avec application le réseau fluvial de sa mémoire sans parvenir à en ramener un souvenir qui puisse être lié à cet endroit.  
    - Ah, mes enfant cette canicule, je m’y fais pas ! Voyez comme je dégouline : les quelques mètres depuis la voiture jusqu’ici m’ont littéralement liquéfiée… La petite n’a pas l’air de souffrir de la chaleur, elle. Tant mieux ! En tout cas, il fait toujours aussi bon, ici. C’est infiniment appréciable, n’est-ce pas ?
    Aline émergea de son carton avec surprise, essuya d’un revers de main la sueur accumulée sur son front pâle puis se précipita tout sourire vers Mina qui lui tendait les bras et n’osait escalader les cartons qui la séparaient de sa mère. Etreintes, rires, caresses.
    - Il est où, papa ?! articula l’enfant en riant.
    - À l’étage. Je crois qu’il a fini de monter ton lit. Va lui faire un gros bisou. Puis, regardant sa fille se diriger vers l’escalier, s’adressant à sa mère sans la regarder : je ne t’avais pas entendu frapper…
    - Oh, et bien je n’ai pas frappé : c’est encore un peu chez moi, ici, dit-elle en riant. Bon, je ne peux pas rester très longtemps, c’est dommage. Mon amie Maïa passe me prendre à 20 heures : nous allons à un concert-expo…
    - Un concert-expo ?
    - Oui : Ero-Bot, un artiste omnimédia qui expose ses différents travaux plastiques, tandis qu’il joue sur ses machines et déclenche diverses installations. Maïa l’a déjà vu, elle m’a dit que c’était fantastique, une expérience inoubliable. Je crois que c’est assez subversif.
    - Ah.
    Et comme elle ne trouvait rien à ajouter : comment ça s’est passé avec Mina ?
    - Oh, très bien, comme d’habitude. Bon, elle n’est pas très bavarde, hein, mais on s’entend plutôt bien.
    Tandis qu’elle s’adressait à sa fille, Lotus Barranger-Laski promenait son regard tout autour d’elle, des murs vers le plafond, comme si elle espérait y débusquer quelque issue secrète. Alors qu’Aline allait lui proposer de se désaltérer, sa mère lui signifia qu’elle allait vraiment être en retard et prit congé en lui promettant de venir les voir plus longuement très bientôt. A peine la porte s’était-elle refermée sur elle que Théo, descendant l’escalier avec leur fille dans ses bras, lança un regard perplexe à son épouse.
    - Laisse tomber, fut le seul commentaire de la jeune femme, serti dans un soupir et s’adressant autant à son mari qu’à elle-même. Elle replongea dans ses cartons.

jeudi, 03 mai 2007

Being Aline (IV)

    A peine eut-elle franchi le seuil que la fraîcheur du rez-de-chaussée procura à Aline une sorte de brève secousse nostalgique. L’antique et lourde porte refermée, elle sentit ses muscles se relâcher complètement. Un flot de réminiscences la traversa fugitivement. Dans la pénombre, elle vit les cartons qui encombraient l’entrée et l’ensemble donnait l’impression qu’un bébé géant avait abandonné là ses cubes monochromes, après les avoir éparpillés gaiement. La jeune femme laissa ses pupilles s’adapter à la semi obscurité dans le silence que la grande demeure avait toujours su adopter. Elle l'habitait désormais, c’était sa maison. Même s’il en avait toujours été ainsi, d’une certaine manière, sur un mode différent. Et la maison semblait l’habiter aussi, elle, depuis toujours, comme un organe en sommeil qu’elle aurait peu à peu oublié. Une fois sa vision accoutumée au peu de lumière, elle entreprit d’enjamber quelques sacs, des petits cartons ça et là, faillit trébucher sur une chaise pliée dont les pieds dépassaient, et s’immobilisa enfin au milieu du hall d’entrée afin de dresser l’oreille. Le bruit d’une chose massive qu’on tire sur le plancher au-dessus de sa tête lui fit lever les yeux vers les poutres de chêne clair.
    - Dadou ?!…
    Ponctuant le lourd frottement, un choc sourd la fit sursauter. Il lui sembla que les murs eux-mêmes avaient chancelé. Elle appela, une certaine inquiétude crissant sous les phonèmes :
    - Dadou, ça va ?!…
    En même temps qu’elle prononçait ces mots, elle s’élança vers le large escalier de bois qui lançait contre le mur de gauche sa volée de vastes marches. A mi-chemin, où l’escalier virait à droite, Aline évita, dans sa course, une deuxième chute : un tournevis posé sur une des marches faillit la renvoyer illico là d’où elle venait mais elle vit sa main droite, douée d’une soudaine et salvatrice autonomie, s’élancer d’elle-même vers les balustres et se saisir de l’une d’entre elles. Une fois l’équilibre rétabli, Aline se remit à gravir prestement les derniers degrés. La silhouette élancée et souple émergeant sur le palier se dirigea au pas de course vers la grande chambre. Elle avait instinctivement localisé la provenance du bruit.
    - Oh, mon chéri, mon dieu !
    Théo était assis contre le mur opposé, sous la fenêtre qui ouvrait sur le jardin, et l’accablement qui tirait son visage vers le bas était une expression assez rare chez lui pour qu’Aline ne vit que cela durant quelques secondes.
    - Tu es blessé ?! Dadou, dis-moi que tu n’as rien, dis-moi quelque chose !
    Le meuble n’avait pas résisté à la chute : l’énorme et rustique armoire gisait au milieu de la pièce, telle un corps partiellement démembré.
    - Nul, nul, nul ! Je suis nul… Je te demande pardon.
    Aline était maintenant agenouillée près de lui, l’entourant de ses bras. Le regard encore lourd d’une grande stupeur, Théo continuait de fixer le meuble de famille.
    - Je suis navré, je sais que tu y tenais beaucoup.
    - Un bon menuisier pourra sans doute la réparer…
    - Tu crois ?
    - Je ne sais pas, on verra. Mais pourquoi voulais-tu la déplacer ?
    - En mesurant, je me suis aperçu que le lit king-size ne tiendrait pas.

jeudi, 26 avril 2007

Being Aline (III)

    Les traits de son époux figurés par l’image holographique grésillant au-dessus du volant disparurent comme ils étaient venus, au son d’un « bip » électronique feutré. Aline doutait à présent du bien-fondé de cette connexion directe entre l’omniphone de Théo et la gestion des alertes de l’ordinateur de bord. L’idée venait de lui : il lui avait expliqué qu’en plus de la connexion au Central des Secours en cas d’accident grave, cette alerte de moyenne intensité reliée à son omniphone à lui permettrait, le cas échéant et pour le moins, un appui psychologique de sa part. Au début, elle était plutôt rassurée. Qui d’autre que lui savait aussi bien, en quelques mots, la tranquilliser ? Mais rapidement, elle avait ressenti, à chaque fois qu’elle devait prendre la route, une étrange sensation : comme la présence d’une main trop pressante, trop pesante, sur son épaule.
    Elle allait machinalement sélectionner un autre disque dans le lecteur mais ne le fit pas, estimant ainsi pouvoir mieux goûter ce retour sur les lieux que sa jeunesse avait connus. Ce parcours, elle avait tenu à l’effectuer seule, comme une sorte de pèlerinage, de rite, qui devait autant à la nostalgie minimale liée à ces terres qu’à l’enfantin cérémonial que l’on opère lorsque les choses et les objets recèlent encore toute la magie mystérieuse de leurs correspondances secrètes. Ce souhait l’avait elle-même étonnée, car elle n’imaginait pas être liée de la sorte à ce qui avait été le théâtre saisonnier des vacances de son enfance.
   
    Si l’on excepte une zone d’activités, où se déployait un complexe réunissant les industries du médicament du département, nouvellement implantée quelques kilomètres avant le village, le paysage n’avait pas changé : une alternance de cultures céréalières, de vergers, de petits bois et de corps de fermes intemporels. Le caractère répétitif, l’extrême planéité du panorama et l’espèce de torpeur qui pouvait en résulter chez l’observateur se brisaient soudainement, lorsqu’on arrivait au village : la route, après avoir longé un dernier alignement de pommiers, plongeait alors dans un espace qui semblait régi par d’autres lois, d’autres impératifs, une esthétique dissemblable. Les réminiscences attachées à ce point précis du trajet, ce débarquement, firent briller plus intensément les yeux de la jeune femme. L’impression d’être arrivée, tout en n’étant jamais partie, s’insinuait en elle quand, enfant, sa mère la conduisait pour les vacances. Elle aimait alors à penser, à sa manière enfantine, que la vie réelle se déroulait ici et que quelque chose, ou quelqu’un, provoquait cycliquement pour elle cette illusion qu’était la vie avec ses parents, l’école et tout le reste. Elle était d’ailleurs infiniment heureuse de cet état de fait, car ainsi, sa vraie vie pouvait lui manquer assez pour qu’elle pusse en éprouver, aux retrouvailles, la moindre nuance de chacune des joies qu’elle recelait. Plus tard, quand l’égocentrisme de l’enfant fait place à la quête de sens, l’inquiétude qu’elle éprouvait quand elle s’interrogeait sur la raison de cette illusion – à laquelle elle ne croyait plus que par habitude mais non moins fermement quand elle se trouvait chez ses grands-parents – la mettait mal à l’aise, comme si elle aurait dû éprouver quelque honte à n’avoir toujours pas élucidé le mystère et de s’en être accommodé comme d’une routine. Maintenant, à la pensée que, peut-être, toute sa vie d’adulte, son métier, sa vie avec Théo, Mina, ses amis, tout ça n’était qu’une illusion qui allait cesser une fois arrivée là, Aline émit un petit rire de gorge et laissa un sourire configurer son visage marqué par la fatigue. En contrebas, sur la droite, les modestes habitations troglodytes paraissaient accueillir humblement le visiteur, l’observer d’un œil séculaire et bienveillant se laisser glisser jusqu’au creux de la petite vallée. Bienvenue à Saint Paterne Racan.

vendredi, 06 avril 2007

Being Aline (II)

    Après un mois de juin interminable, inconsistant, tiède de la mélancolie de fin d’année mais brûlant du rayonnement solaire, et tout entier tendu vers le déménagement approchant, les vacances d’été étaient enfin arrivées. Théo, en logisticien acharné, avait tout organisé : collecte de cartons, rangement et tri des objets acquis en cinq années de vie domestique, formalités administratives et bancaires, organisation d’un dernier apéro-buffet avec les voisins, gestion du planning, supervision et management des amis venus prêter main forte le jour J. L’opération qui consistait à faire passer le fruit de l’accumulation matérielle de la petite famille d’une maison à l’autre avait été optimisée par la préparation soigneuse et la prise en compte rationalisée de tous les paramètres pertinents.
    Dans un virage à droite, l’ordinateur de bord de la grosse voiture familiale fit soudain exécuter à l’imposant bolide une petite mais brutale embardée. L’heureuse absence de véhicule roulant en sens inverse évita d’autres secousses plus sérieuses. Simultanément, les yeux d’Aline transmirent à son cerveau l’image de l’obstacle ayant généré électroniquement l’écart sur la gauche afin d’éviter la collision : un fluet sexagénaire se tortillait avidement, courbé sur le guidon de sa bicyclette. Celle-ci était faite de matériaux tellement fins qu’elle en était quasiment invisible. Son existence était bien plus avérée par le mouvement de jambes et la position de l’homme que par la surface qu’elle voulait bien offrir à la lumière grasse de fin d’après-midi de juillet. Dans son rétroviseur, la jeune femme put distinguer très nettement la créature qui chevauchait cette épure de vélo en micro-fibres haute densité.  Celle-ci semblait se mouvoir sur un bloc d’air qu’elle hachait méthodiquement de ses petits pieds pointus dans un mouvement sans fin de piston péremptoire. Le fringant coureur était vêtu de la tête aux pieds de vêtements aux motifs bariolés de couleurs criardes et fluorescentes qui le faisaient ressembler à un arlequin de science-fiction. Le tissu moulait à la perfection chacun des petits muscles saillants, de sorte que l’on pouvait croire un instant qu’un immense tatouage recouvrait le corps nu de l’opiniâtre senior. Le haut de son crâne ainsi que sa nuque disparaissaient sous une coque aérodynamique bicolore et luisante. Le temps d’un clignement de paupières, la conductrice aperçut nettement les traits du visage ridé et bronzé s’organisant autour des petits yeux noirs plissés et lorgnant droit devant à travers le plexiglass translucide des lunettes incorporées au couvre-chef, ainsi que l’imperturbable impression de sérieux, de gravité même, qui voulait émaner de cette configuration physique.
    Le cœur d’Aline devait peu à peu reprendre un rythme normal.
 
« Ca va, Linou ?!…
- Oui, oui, tout va bien : c’était juste un cycliste que j’ai pas vu venir… J’vais devoir me réhabituer à ces petites routes. Bon, si j’me fous pas en l’air d’ici là, je pense être à la maison dans un quart d’heure. Ta mère n’est pas encore arrivée ?
- Non. Elle a appelé il y a une dizaine de minutes, juste avant son départ. Mina venait de se réveiller, le grand air lui a fait du bien : elle a super bien mangé et fait une bonne sieste. Elles devraient arriver dans une petite heure. T’es sûre que tout va bien ? T’as une p’tite mine…
- Seulement un peu fatiguée… Tu dois l’être aussi, non ? Allez, laisse-moi me concentrer sur la route. A tout de suite. »

mardi, 03 avril 2007

Being Aline

« … plus belle chose de la vie, parce que Bébé mérite encore plus que votre amour et votre infini dévouement, parce qu’avoir un enfant nécessite un savoir-faire qui n’est pas inné, ne vous privez pas – ne LE privez pas – des stages de parentalisation de la professeure Yasmina Hadj-Alexeau-Leblanc : vous apprendrez ce mois-ci comment parler à Bébé, notamment par l’apprentissage d’une méthode inédite, la Programmatique des Mises en Situation Globale. S’adressant aux mamans et aux papas, la PMSG, technique simple et efficace, a été élaborée selon l’approche maternelle de certaines tribus aborigènes ainsi que d’après les plus récents travaux en psycholinguistique infantile de la CRIÉE, Cellule de Recherche Interdisciplinaire pour l’Épanouissement de l’Enfant. Pour vous inscrire ou en savoir plus, adressez-vous à l’Antenne « Parents » de votre département.  Et pour approfondir votre formation, vous pouvez vous procurer l’ouvrage de Yasmina Hadj-Alexeau-Leblanc, Mon bébé m’apprend à être, toujours disponible dans la fnaque de votre ville.
- 18 heures à la pendule d’Europhonie et il est temps de retrouver le sémillant Gatien Le Quintrec pour le flash-info. Gatien, bonsoir, c’est à vous, mon bonhomme !
- Mon cher Jacques,  madame, monsieur, bonsoir ! Alors que se sont terminées il y a quelques instants, au Nouveau Stade de France, les épreuves éliminatoires du saut à l’élastique, je vous propose, avant de faire le point sur les grèves du jour, de rejoindre notre correspondant Guillaume Sarrazin qui a suivi pour nous, tout le long de cette semaine, les épreuves de… »

    D’un effleurement de l’index sur la zone tactile située derrière le volant, elle interrompit le flot de paroles du journaliste. Dans l’autoradiopod, la sélection musicale était terminée depuis un petit moment, activant alors la réception de la webradio et laissant ainsi se répandre à l’intérieur de l’habitacle du monospace le haut volume sonore des voix crachotantes des publicités et des informations. Aline ne fut tirée de l’état hypnotique dans lequel l’avait plongée le défilement de ces paysages oubliés qu’au bout de quelques minutes, plus par une sorte de court-circuit dans le déploiement apparemment aléatoire de ses souvenirs qu’à cause de l’éreintant glapissement radiophonique. Progressivement, elle reprenait possession de son corps. Membres, organes, articulations, épiderme, tout redevenait doucement des interfaces entre elle et le réel. Son attention se fixa alors sur la persistance d’une légère crispation dans sa tenue du volant : elle détendit ses longs doigts blancs, les fit doucement craquer et porta sa main droite sur la zone située entre tempe et arcade sourcilière pour y exercer une légère pression vers l’arrière, puis un petit mouvement circulaire en guise de massage. Elle cligna, écarquilla ses yeux. Imagina s’allumer une cigarette. Inspira lentement par le nez une grande bouffée d’air en basculant légèrement la tête en arrière. Expira comme s’il s’était agit de ne pas éteindre la flamme d’un bougie située à quelques centimètres de sa bouche, puis souffla bruyamment en expulsant le moindre centimètre cube d’air habitant encore ses poumons.

samedi, 24 mars 2007

Being Alex

    A onze heures précises, les cordes du concerto pour piano n°20 de Mozart s’étaient mises à résonner, après la très douce introduction, dans l’obscurité et la fraîcheur artificielle de l’appartement. Au dehors, quelques ronflements de moteurs ainsi que des cris d’adolescentes extraverties. Quand le piano de Clara Haskil se fit entendre, Alex entreprit d’évacuer les traces d’un sommeil moite et agité en allant prendre une douche reconstituante (extrait de ginseng, algues du Mexique et cocktail de vitamines). I love you, what’s your name ?… Ces mots résonnaient encore dans sa tête, comme un lointain écho venant d’un monde traversé en rêve, tandis que son corps, avec une quasi autonomie, enclenchait le programme « ablutions matinales ».
    Comme il réapparaissait dans la chambre, terminant de se sécher, la phrase musicale qu’il appelait refrain et qu’il avait sifflé en boucle sous la douche, revint une dernière fois avant le deuxième mouvement, plus quiet. Alex ne connaissait rien à la musique, mais il affectionnait particulièrement les contrastes de ce concerto, sa vigueur, sa fougue mélodique, ses motifs délicats emportés par un élan enthousiaste, et il tentait souvent, après une journée éprouvante, de faire naître à son écoute, les yeux clos, quelque image apaisante, ou dépaysante, qui pourrait évacuer celles, indésirables, enregistrées durant le travail et qui ne manqueraient pas de revenir à la surface troubler les eaux calmes du repos.
    L’appartement était bien rangé. La plupart des espaces offerts par les hauts murs blancs disparaissaient derrière la multitude de livres qu’avait amassé Alex depuis son adolescence. Parfois, il lui arrivait de se souvenir d’un ouvrage qu’il avait possédé, de le chercher sans trop y croire dans les rayonnages qu’il connaissait comme on connaît les ruelles du village où l’on a grandi, puis de pester vaguement contre ces disparitions, probablement dues à quelque emprunteur peu scrupuleux.
    Il n’avait, pour l’instant, pas d’intervention de prévue et décida donc qu’il se rendrait à la bibliothèque universitaire, comme il en avait pris l’habitude depuis déjà quelques mois. Après une série de pompes rondement menée et un petit-déjeuner frugal constitué d’un thé vert et de quelques biscuits, Alex acheva de s’habiller et claqua la porte de chez lui sur les dernières notes du concerto.
    Une quinzaine de minutes à pieds le séparait de la Nouvelle Université des Tanneurs. On avait édifié celle-ci sous le lit de la Loire, dans une sorte de gigantesque tunnel reliant une rive à l’autre. Nombre de bâtiments publics s’étaient ainsi vus, ces dernières années, reconstruits de manière souterraine. La faculté ligérienne abritait une très honorable bibliothèque, agréable et fonctionnelle, dans laquelle Alex pouvait, grâce à sa carte professionnelle, emprunter ce qu’il voulait. En arrivant, il goûtait particulièrement ce moment où, pénétrant dans l’ascenseur – un descenseur, plutôt, avait-il pensé la première fois qu’il l’empruntait – il se sentait déjà happé, entraîné vers ce monde englouti et hors du temps.
Les étudiants sont des cons, pensa-t-il comme la porte s’ouvrait au sixième niveau, le pénultième. Des jeunes cons.
Se dirigeant machinalement vers la section des périodiques, le jeune homme au costume sombre et aux cheveux mi-longs examinait méthodiquement le visage des quelques congénères qu’il croisait.  Si ces derniers lui semblaient souvent porter un masque, il lui arrivait parfois de contempler, avec un plaisir manifeste, un visage humain, vivant. La responsable de la section, très affable, lui adressa un sourire de bienvenue, qu’il lui rendit avec un petit signe de tête. En attrapant sa revue habituelle sur le présentoir, il balaya du regard l’ensemble des lecteurs présents mais ne reconnut personne.

jeudi, 15 mars 2007

Being Arnaud (II)

La salle était vaste et grise. Sur la haute estrade, trônait un large meuble décati, en bois verni, sur lequel reposaient des piles de feuilles. Une manière de tribunal. Derrière, sur le mur recouvert d’une peinture jaune pâle qui s’écaillait, un antique tableau vert bouteille où la craie accrochait difficilement. Entré parmi les premiers, Arnaud s’était installé vers le fond, en bout de rangée, sur la droite, près des grandes fenêtres. D’abord uniquement occupé à se mettre à l’aise et à optimiser l’organisation de l’espace qu’il allait occuper durant les six prochaines heures, il se mit ensuite à examiner les candidats qui n’en finissaient pas de pénétrer dans cette retraite collective. Il prit peu à peu conscience et connaissance des individus qui l’entouraient, vaquant à leurs rituels ou échangeant déjà quelques mots creux, nerveux ou stupides. Ici et là, quelques visages lui disaient bien quelque chose, mais personne qu’il ne connût. Deux ou trois filles immédiatement repérées sortaient du lot par leur plastique, mais sur la centaine de candidates présentes – les hommes souhaitant exercer le beau métier de CETRAFE (Coach Expert-Trainer en Recherche Active de Formation et d’Emploi) se faisant plutôt rares – aucune ne fut identifiée par Arnaud comme ayant un potentiel sexuel remarquable. Sur ce bref constat d’impossibilité manifeste de la moindre saisine luxurieuse liée à la situation présente, le jeune homme, assis sur sa chaise inconfortable, se sentit à nouveau la proie d’une sorte de mélancolie : celle-ci l’envahissait lorsque le taraudait ce regret d’être blanc.

Les rabzas et les reunois étaient naturellement plus cools, même si lui avait réussi, à leur contact, à développer cette attitude déjà si éloignée de ce qu’il avait pu être dans un passé lointain : le falot petit blanc, modeste, réservé, et un peu trop poli. Il eut une pensée émue, empreinte d’affection mêlée de ressentiment, pour Saïd (a.k.a Dias Porama, ouèch’) qui fut le premier à lui tendre la main et à l’accepter tel qu’il était. Ils avaient pendant très longtemps été comme des frères, mais Dias avait soudain trahi. A cause d’une française, bien sûr, dont la famille avait eu sur Saïd une influence telle que celui-ci avait rompu avec le quartier et avait fini par disparaître littéralement.

Tout aurait été tellement mieux pour Arnaud, s’il n’avait été engendré par deux putains de blancs ! Quoi de plus ringard que d’attraper des coups de soleil ?! Il avait jusque là fait son possible pour atténuer cette tare, et il s’était plutôt bien débrouillé, mais il y avait de ces moments où il aurait fait n’importe quoi pour s’inventer un autre génome.

 

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