vendredi, 08 juin 2007
Being Sarah (II)
Cybeele, la grande brune, avait une capacité de bavardage difficilement concevable pour qui ne s’était jamais trouvé soumis au déferlement de phonèmes dont on ne distinguait le sens que laborieusement, à moins d’avoir subi assez longtemps une exposition patiente et régulière à ce type de déluge. Une sorte de mithridatisation, en somme, pouvait vous garantir de ne pas ressortir de là absolument désorienté et en proie à d’intenses maux de tête. Pour elle, le silence était physiquement insupportable et elle pouvait, dans une discussion, passer du coq-à-l’âne un grand nombre de fois, pourvu qu’il n’y ait pas de temps mort.
Elle était plutôt jolie à regarder et savait se mettre en valeur, maniant les artifices avec un naturel non feint : les garçons ne manquaient pas de se retourner sur son passage et les filles d’apparence plus banale la jalousaient secrètement. Sa longue silhouette bien proportionnée n’était due qu’à l’injuste Nature, car elle ne faisait aucun sport et mangeait mal, ce qui avait le don d'agacer nombre de ses amies. Elle aurait pu apparaître, à qui savait regarder, comme une enfant blessée dans un corps trop grand. Pourtant, tout le monde s’accordait à ne voir en elle qu’un idéal esthétique, un peu comme ces filles à moitié dénudées, rayonnantes et végétales, dans les publicités pour des yaourts ou des crèmes de beauté. En un peu plus humaine, plus réelle. En plus causante, aussi.
En comparaison, Marlène relevait de la norme. Il émanait d’elle un charme sombre qu’exacerbait un maquillage faisant ressortir la pâleur de sa peau, qu’elle préservait du soleil à l’aide de quantité de crèmes solaires onéreuses. Néanmoins, elle n’avait personne dans sa vie, et ce depuis fort longtemps. Non pas qu’elle fut excessivement timide, ou qu’elle ne sût point se montrer séduisante aux yeux de ses congénères mais, alors que son amie se livrait volontiers aux plaisirs charnels, elle s’adonnait, elle, depuis quelques années, à une véritable ascèse sexuelle. Le plus surprenant était qu’elle se trouvât liée à Cybeele par une amitié consistante et authentique, alors même que cette dernière aurait dû finalement lui apparaître comme l’incarnation de ce qu’elle fuyait et exécrait. Toutefois, était-ce cette sorte de grâce candide qui émanait de la moindre des attitudes de ce moulin à paroles, Marlène n’aurait pu, pour quelque raison que ce soit, vouloir se passer de la compagnie rassurante de Cybeele.
La jeune femme s’était faite temple de chasteté, du jour au lendemain, à la suite de ce qu’elle identifiait comme une révélation. Il lui était apparu qu’à partir de ce moment, elle ne succomberait à la charge érotique d’un corps que lorsqu’elle serait sûre que ce dernier appartiendrait à celui qui l’épouserait. Elle avait, à deux reprises, usé des voies de l’onanisme afin de satisfaire une irrésistible pulsion : le sentiment de culpabilité qui en avait à chaque fois résulté l’avait tant rongée qu’elle élabora une série de punitions à s’infliger en cas de faute. L’intensité de la punition était proportionnelle à la gravité de l’incartade et pour être certaine de ne pas pouvoir se dérober, elle avait scrupuleusement consigné dans un petit carnet rouge une table de correspondances Faute – Pénitence. Cette précaution s’était révélée inutile car Marlène aurait pu, si on l’avait sommée de le faire, réciter au mot près le contenu de ce répertoire de châtiments à usage personnel. Si l’abstinence de Marlène n’était un secret pour qui la connaissait un tant soit peu, la contrepartie mortificatoire de cet aspect de sa personnalité était affaire intime. Elle avait bien failli, une fois, se confier à Sarah qui s’enquerrait de la provenance de ces coupures sur ses cuisses mais elle avait éludé en balbutiant une histoire de verre cassé.
Complétant le trio, Sarah n’aurait pu être l’amie exclusive de l’une ou de l’autre. Elle n’y trouvait sa place que dans l’espèce d’équilibre précaire né de la relative opposition des deux autres termes. Leur attraction mutuelle conditionnait l’orbite que Sarah occupait, ou bien était-elle peut-être le soleil de ces deux petites planètes. En général, elle parlait peu et, aux yeux de certains, cela passait pour une désagréable écharpe de morgue, d’autres voulaient voir en elle une intelligence supérieure observant en retrait le cercle de ses congénères. Cela lui valait en tout cas qu’on la laisse souvent tranquille. Elle avait le même âge que ses deux amies, mais la vie avait fait d’elle un être plus mature.
Sarah ne craignait pas la solitude, et allait parfois, dans les moments de grand doute, jusqu’à considérer la compagnie de ses amies comme une nécessaire et édifiante promiscuité. Il lui était aussi arrivé, à deux reprises, de les laisser plusieurs semaines sans donner signe de vie : renouer les liens s’était avéré moins fastidieux qu’elle ne l’avait d’abord envisagé et cela la conforta dans l’idée qu’elle pouvait se laisser porter par cette relation simple et sécurisante, sans trop se poser de questions.
Ses grands yeux sombres semblaient occuper la plus grande partie de son visage et, sans aucun autre mouvement des parties de celui-ci, ils savaient tour à tour vous absorber délicieusement et vous darder de flammèches de colère. Par ailleurs, on la croyait volontiers sportive, bien qu’elle ne s’adonnât que très rarement à l’effort athlétique : elle n’en ressentait aucunement le besoin, même si elle avait eu sa période natation, et elle préférait infiniment passer du temps baignée de la fraîcheur des quelques bibliothèques qu’elle avait réussi à dénicher dans la région. D’ailleurs, comme Marlène l’aperçut à l’angle de la place, elle revenait tout juste de celle de l’université, la moins intéressante mais la plus accessible. Elle semblait heureuse.
Elle était plutôt jolie à regarder et savait se mettre en valeur, maniant les artifices avec un naturel non feint : les garçons ne manquaient pas de se retourner sur son passage et les filles d’apparence plus banale la jalousaient secrètement. Sa longue silhouette bien proportionnée n’était due qu’à l’injuste Nature, car elle ne faisait aucun sport et mangeait mal, ce qui avait le don d'agacer nombre de ses amies. Elle aurait pu apparaître, à qui savait regarder, comme une enfant blessée dans un corps trop grand. Pourtant, tout le monde s’accordait à ne voir en elle qu’un idéal esthétique, un peu comme ces filles à moitié dénudées, rayonnantes et végétales, dans les publicités pour des yaourts ou des crèmes de beauté. En un peu plus humaine, plus réelle. En plus causante, aussi.
En comparaison, Marlène relevait de la norme. Il émanait d’elle un charme sombre qu’exacerbait un maquillage faisant ressortir la pâleur de sa peau, qu’elle préservait du soleil à l’aide de quantité de crèmes solaires onéreuses. Néanmoins, elle n’avait personne dans sa vie, et ce depuis fort longtemps. Non pas qu’elle fut excessivement timide, ou qu’elle ne sût point se montrer séduisante aux yeux de ses congénères mais, alors que son amie se livrait volontiers aux plaisirs charnels, elle s’adonnait, elle, depuis quelques années, à une véritable ascèse sexuelle. Le plus surprenant était qu’elle se trouvât liée à Cybeele par une amitié consistante et authentique, alors même que cette dernière aurait dû finalement lui apparaître comme l’incarnation de ce qu’elle fuyait et exécrait. Toutefois, était-ce cette sorte de grâce candide qui émanait de la moindre des attitudes de ce moulin à paroles, Marlène n’aurait pu, pour quelque raison que ce soit, vouloir se passer de la compagnie rassurante de Cybeele.
La jeune femme s’était faite temple de chasteté, du jour au lendemain, à la suite de ce qu’elle identifiait comme une révélation. Il lui était apparu qu’à partir de ce moment, elle ne succomberait à la charge érotique d’un corps que lorsqu’elle serait sûre que ce dernier appartiendrait à celui qui l’épouserait. Elle avait, à deux reprises, usé des voies de l’onanisme afin de satisfaire une irrésistible pulsion : le sentiment de culpabilité qui en avait à chaque fois résulté l’avait tant rongée qu’elle élabora une série de punitions à s’infliger en cas de faute. L’intensité de la punition était proportionnelle à la gravité de l’incartade et pour être certaine de ne pas pouvoir se dérober, elle avait scrupuleusement consigné dans un petit carnet rouge une table de correspondances Faute – Pénitence. Cette précaution s’était révélée inutile car Marlène aurait pu, si on l’avait sommée de le faire, réciter au mot près le contenu de ce répertoire de châtiments à usage personnel. Si l’abstinence de Marlène n’était un secret pour qui la connaissait un tant soit peu, la contrepartie mortificatoire de cet aspect de sa personnalité était affaire intime. Elle avait bien failli, une fois, se confier à Sarah qui s’enquerrait de la provenance de ces coupures sur ses cuisses mais elle avait éludé en balbutiant une histoire de verre cassé.
Complétant le trio, Sarah n’aurait pu être l’amie exclusive de l’une ou de l’autre. Elle n’y trouvait sa place que dans l’espèce d’équilibre précaire né de la relative opposition des deux autres termes. Leur attraction mutuelle conditionnait l’orbite que Sarah occupait, ou bien était-elle peut-être le soleil de ces deux petites planètes. En général, elle parlait peu et, aux yeux de certains, cela passait pour une désagréable écharpe de morgue, d’autres voulaient voir en elle une intelligence supérieure observant en retrait le cercle de ses congénères. Cela lui valait en tout cas qu’on la laisse souvent tranquille. Elle avait le même âge que ses deux amies, mais la vie avait fait d’elle un être plus mature.
Sarah ne craignait pas la solitude, et allait parfois, dans les moments de grand doute, jusqu’à considérer la compagnie de ses amies comme une nécessaire et édifiante promiscuité. Il lui était aussi arrivé, à deux reprises, de les laisser plusieurs semaines sans donner signe de vie : renouer les liens s’était avéré moins fastidieux qu’elle ne l’avait d’abord envisagé et cela la conforta dans l’idée qu’elle pouvait se laisser porter par cette relation simple et sécurisante, sans trop se poser de questions.
Ses grands yeux sombres semblaient occuper la plus grande partie de son visage et, sans aucun autre mouvement des parties de celui-ci, ils savaient tour à tour vous absorber délicieusement et vous darder de flammèches de colère. Par ailleurs, on la croyait volontiers sportive, bien qu’elle ne s’adonnât que très rarement à l’effort athlétique : elle n’en ressentait aucunement le besoin, même si elle avait eu sa période natation, et elle préférait infiniment passer du temps baignée de la fraîcheur des quelques bibliothèques qu’elle avait réussi à dénicher dans la région. D’ailleurs, comme Marlène l’aperçut à l’angle de la place, elle revenait tout juste de celle de l’université, la moins intéressante mais la plus accessible. Elle semblait heureuse.
14:30 Publié dans La dilution | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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