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mardi, 29 mai 2007

Journal infime

A mes nombreux lecteurs suisses, je signale que deux notes de ce blog (v1.1) seront lues lors de l'émission Journal Infime, sur la Radio Suisse Romande, le jeudi 31 mai entre 14h et 15h.

A tous les autres, séchez vos larmes : vous pouvez, grâce aux bienfaits de la technologie, ouïr cette lecture dans ladite émission ici.

Sont chouettes, ces Helvètes.

post scriptum : un grand merci à Brigitte Patient

dimanche, 27 mai 2007

Léviathan

"Ils pouvaient acheter des journaux comme en se jouant, alors, les consciences... Ils avaient le pouvoir d'étouffer, d'engloutir, ils avaient l'habitude de mentir, de cacher, ils avaient la volonté de s'enrichir, la soif de jouissances, le dédain du commun. Ils étaient une bête monstrueuse avec des pattes partout, une hydre puante qui recevait des cadeaux, une méduse blême qui phagocytait ; ils avaient des femmes hautaines qui considéraient le pays comme un terrain conquis, peuplé de bonniches et de croquants. Ils avaient pris le droit de se parjurer, de commettre des faux honteux. Leurs enfant étaient leurs dignes héritiers, snobs puants et petites pédales dégénérées, qui bénéficiaient de passe-droits et de privilèges indus. La bête grouillante à tête de noeud de chaise installait ses larbins à toutes places, toutes prébendes et pillait la France avec bassesse, barbotant dans des eaux qu'elle souillait, clapotant et chuintant au milieu de la vase, soufflant des bulles putrides qu'elle voulait nous faire prendre pour des perles précieuses."

 A.D.G., Pour venger pépère

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vendredi, 25 mai 2007

Guy Môquoi ?

Par Michel Ségal, Professeur de collège en ZEP

" Je suis enseignant de collège et je ne lirai pas la lettre de Guy Môquet à mes élèves.

Je ne leur lirai pas parce qu'ils seraient bien incapables d'en comprendre le sens profond, et même d'en comprendre les mots qui la composent ; parce que notre école demande aux enfants de réinventer eux-mêmes les règles d'écriture ou de syntaxe. Je ne la lirai pas parce que depuis une trentaine d'années, l'école leur apprend le mépris du patrimoine et la méfiance du passé. Je ne la lirai pas parce que cette lettre me fait honte, honte de la maturité d'un adolescent il y a plus de soixante ans face à l'infantilisation construite par notre école de ceux du même âge aujourd'hui. Je ne la lirai pas parce que nos enfants ignorent les événements auxquels elle se réfère ; parce que notre école préfère par exemple demander à des enfants d'analyser des « documents » plutôt que de leur enseigner des dates et des événements. Je ne la lirai pas parce qu'il y a longtemps que l'école refuse de transmettre aucun modèle ; parce que notre école n'envisage plus les textes d'auteurs comme des exemples mais comme des thèmes d'entraînement à la critique. Je ne la lirai pas tout simplement parce que notre école a délibérément détruit l'autorité qui pourrait permettre une lecture et une écoute attentives.
 
Je ne la lirai pas parce que, même âgés de 16 ans, mes élèves ne sont que de petits enfants bien incapables d'appréhender son contenu et resteront sans doute ainsi toute leur vie : ainsi en a décidé notre école. Peut-être ne me croyez-vous pas car l'école que connaissent vos enfants ne ressemble en rien à celle que j'évoque ? En effet, j'ai peut-être oublié de vous préciser l'essentiel : je travaille dans une ZEP, c'est-à-dire là où peuvent être appliquées à la lettre et sans risque de plainte toutes les directives ministérielles, là où se préfigurent l'horreur et la misère du monde construit par notre école.
 

Non, Monsieur le Président, je ne lirai pas la lettre de Guy Môquet tant que n'auront pas été engagées les réformes structurelles du ministère de l'Éducation nationale qui mettront fin à la démence toute puissante des instances coupables des mesures les plus destructrices de tout espoir de justice sociale, tant que n'auront pas été engagées les réformes pour que l'école cesse de conforter les enfants dans leur nature d'enfants, pour que l'école accepte enfin de remplir sa seule mission : instruire."

 

[Source]

 

mardi, 22 mai 2007

Being Sarah

    - Non mais COMMENT est-ce qu’on peut, aujourd’hui, appeler son enfant Nicolas ?!… Gustave, c’est chouette… Ou j’sais pas, moi… Tino !
    - Ouais, pas mal. J’aime bien Lucien, aussi !
    - Ouais, c’est joliiiii... Mais Nicolas… Pour une fille, ce s’rait comme… Sandra, ou Magali, ou Solange !… Tu t’vois appeler ton bébé Solange ?!
    En descendant les dernières marches, Cybeele, grimaçant, simula l’asphyxie avant de faire résonner son rire âpre et hoquetant, depuis le hall d’entrée de l’immeuble où résidait son amie, dans une bonne partie de la rue des Halles où les deux étudiantes paradaient bientôt, avant de rejoindre la place Plumereau, arène de zincs et de terrasses. En cette fin d’après-midi, la chaleur semblait s’être infiltrée jusqu’au cœur du moindre morceau de béton et les tenues étaient très légères. La vêture, pour la majeure partie des hommes que l’on croisait, jeunes et moins jeunes, se résumait à un bermuda très court, une paire de sandales ou de tongs et un couvre-chef : casquette, canotier, turban, chapeau mexicain, bob, panama, le quidam affirmait son originalité par cet accessoire décliné à l’infini. Quant aux dames et aux demoiselles, elles donnaient à voir une gamme bien plus étendue des manières de ne pas se vêtir : mini-short, micro-jupe, quasi-slip, t-shirt évidé, éco-bustier, soutien-gorge stylisé, dans des tissus d’une grande modernité et dont la couleur et les caractéristiques variaient parfois en fonction du temps ou de l’humeur du sujet. Le diaphane le disputait au moulant, le risible à l’affligeant, le grand public au top fashion, et ces corps valsaient mollement dans les rues piétonnes du centre-ville, suant sous la chape de plomb des rayonnements solaires et exhibant largement leur peau comme le lieu ultime de l’auto-promotion. Les quelques burqas qui s’étaient aventurées ici, hors du quartier de l’Oumma, faisaient figure de sobres épices au milieu de ces débauches de chairs nues. Chacun était vaguement à la recherche de ce qui pourrait rentabiliser cette journée pas pire que les autres.
    Les deux amies se fondaient parfaitement dans le paysage et évoluaient jusqu’à leur café de prédilection avec le naturel de qui se sait chez soi, riant et parlant fort.
    Elle se frayèrent un chemin entre les clients attablés, prodiguèrent quelques bises en passant, et s’installèrent à l’ombre d’un grand publi-parasol sur lequel l’animation haranguait les passants et les exhortait à choisir tel breuvage. Simultanément et machinalement, chacune retira son omniphone de son petit sac à main tout en continuant leur confabulation :
    - C’qui m’fait vraiment le plus chier, tu vois, c’est qu’il a pas imaginé un seul instant qu’ça pouvait m’faire de la peine ! Même quand j’ui ai demandé, texto, comment il aurait réagit si, moi, j’ui avais fait ça, et ben devine c’qu’i m’a répondu…
    Tandis que Cybeele avait posé le sien sur la table, face à elle, sans même y jeter un coup d’œil, Marlène examinait certaines rubriques sur son mobile afin de vérifier qu’elle avait bien fermé la porte de chez elle à clé et si la machine à laver qu’elle avait mise en route tout à l’heure s’était bien mise en mode ’’séchage’’ à la fin du programme. Absorbée par ces manipulations, elle répondit vaguement :
    - J’sais pas, moi… Dis.
    Le raz-de-marée de mots ne s’interrompit quelque instant que lorsque Cybeele dut réfléchir à ce qu’elle désirait consommer, avant de sélectionner l’item sur l’écran tactile de leur table. Tout en acquiesçant aux propos de son amie et en commentant de manière minimale le récit de l’énième dispute avec le petit ami du moment – mmmh mmh… c’est pas vrai ?!… hin hin…ah bon ?…naan… – Marlène s’absorba encore un instant dans la manipulation de son mobile, le temps de vérifier quelques derniers détails domestiques. Autour d’elles, la faune bigarrée venue se montrer et profiter de la promiscuité hédoniste qu’offrait l’endroit émettait une rumeur rassurante, de laquelle se détachaient de temps à autre un éclat de rire, des bruits de verres, des cris d’enfants. Sarah devait les rejoindre vers 18h30.


samedi, 19 mai 2007

Puissance 4

Faire à la main quelques brouettes de béton pour sceller la balançoire - cadeau d'anniversaire de mon fils -, casser l'ancien évier de la cuisine et y substituer un long plan de travail, choses prosaïques qui constituent les activités du week-end et pour lesquelles une pause n'est pas contre-indiquée : j'en profite donc pour répondre, à l'aimable demande d'Isabelle des Charbinières, à un questionnaire sur mon rapport aux livres et aux écrivains.

Les 4 livres de mon enfance (tardive) :
Je n'ai lu que très tard, très peu de livres autour de moi à cette époque. Le tout premier livre que j'ai lu sans y être contraint et avec un réel plaisir, c'est Dix petits nègres, d'Agatha Christie. Plutôt déçu par les quelques polars lus à la suite, découverte du surréalisme [lecture de L'Amour Fou, et Signe Ascendant, d'André Breton] et de la science-fiction, avec la lecture de Dune, de Franck Herbert.
Et puis Les fosses caroline, de Cavanna.

Les 4 écrivains que je lirai et relirai encore :
Shakespeare
Jorge Luis Borges
Georges Bernanos
Philippe Muray


Les 4 auteurs que je ne lirai probablement plus jamais :
Mehdi Belhaj Kacem
Pierre Guyotat
William Burroughs
Sade


Les 4 premiers livres de ma liste à (finir de) lire :
Je viens de commencer Le Cid, de Corneille
Déjà en cours Le Camp des Saints, de Jean Raspail.
Et aussi Pour venger pépère, d'A.D.G.
J'aimerais lire Contamination, de Sarah Vajda.

Les 4 livres que j'emporterais sur une île déserte :
La Bible
MacBeth, Shakespeare
Génie du Christiannisme, Chateaubriand
Don Quichotte, Cervantes

Les derniers mots d'un de mes livres préférés :
"Bien, cela devrait suffire pour aujourd'hui. Et sans doute définitivement.
Avec l'assurance répétée une dernière fois que je ne vous estime pas coupable parce que vous êtes venu au monde comme le fils de votre père, et que je vous estimerais seulement coupable si, par une paresse de pensée se prenant à tort pour de la piété, vous restiez ce fils de votre père.
En vous souhaitant le meilleur, votre
                GA
PS : Triste mais vrai : l'infidélité peut être une vertu."

Günther Anders, Nous, fils d'Eichmann.

Les 4 lecteurs dont j'aimerais connaître les 4 :
Julie, Zorglub, Polyphème, Fromageplus

lundi, 14 mai 2007

La résistance s'organise

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dimanche, 13 mai 2007

Tous-ensemble-tous-ensemble, tout est possible !

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« Ah ! la belle chanson ! Comme se rengorge ce peuple lorsqu'il ne s'agit que de chanter ! De refrains en formules, comme il sait bien, aujourd'hui, s'agiter sans se donner ni se refuser, marquer le pas sous les fanfares, descendre dans la rue et y scander la révolution sans qu'aucun mort, pour une cause quelconque, ne sanctifie jamais le pavé, se donner des illusions de grandeur à peu de frais ! »

« Les vrais amateurs de traditions sont ceux qui ne les prennent pas au sérieux et se marrent en marchant au casse-pipe, parce qu'ils savent qu'ils vont mourir pour quelque chose d'impalpable jailli de leurs fantasmes, à mi-chemin entre l'humour et le radotage. Peut-être est-ce un peu plus subtil : le fantasme cache une pudeur d'homme bien né qui ne veut pas se donner le ridicule de se battre pour une idée, alors il l’habille de sonneries déchirantes, de mots creux, de dorures inutiles, et se permet la joie suprême d'un sacrifice pour carnaval. C'est ce que la Gauche n'a jamais compris et c'est pourquoi elle n'est que dérision haineuse. Quand elle crache sur le drapeau, pisse sur la flamme du souvenir, ricane au passage des vieux schnoques à béret et crie « woman's lib ! » à la sortie des mariages en blanc, pour ne citer que des actions élémentaires, elle le fait d'une façon épouvantablement sérieuse, «conne » dirait-elle si elle pouvait se juger. La vraie Droite n'est pas sérieuse. C'est pourquoi la Gauche la hait, un peu comme un bourreau haïrait un supplicié qui rit et se moque avant de mourir. La Gauche est un incendie qui dévore et consume sombrement. En dépit des apparences, ses fêtes sont aussi sinistres qu'un défilé de pantins à Nuremberg ou Pékin. La Droite est une flamme instable qui danse gaiement, feu follet dans la ténébreuse forêt calcinée. »

Jean Raspail, Le Camp des Saints

Being Aline (VI)

    La perspective de venir s’installer en Touraine avait permis à Aline de ne pas sombrer. L’année qui venait de s’écouler avait été difficile et quand, au mois de février, Théo lui avait fait part de sa possible mutation en Indre-et-Loire, elle remercia secrètement Dieu, à qui elle s’adressait de temps à autre. A partir de ce moment, elle avait passé tout son temps libre à la recherche d’une maison : agences immobilières, notaires, petites annonces de particuliers, elle passait au crible de ses robots intelligents tous les canaux susceptibles de receler la maison de ses rêves, celle qui répondrait à tous les critères dont elle avait nourri ses petits programmes mercenaires. Elle avait aussi dû réactiver les quelques contacts qui lui restaient à Tours. Le bouche à oreille était assurément un média à ne pas négliger. Les vacances de Pâques furent l’occasion d’effectuer beaucoup de visites physiques car celles virtuelles étaient très souvent sujettes à caution : très peu de vendeurs s’embarrassaient de scrupules lorsque, par exemple, ils gommaient du film holographique la vue peu bucolique de telle fenêtre, qu’ils remplaçaient un paysage sonore digne d’une fête foraine installée sur une aire d’autoroute par un suave gazouillis d’oiseaux, qu’ils augmentaient la hauteur d’un plafond ou qu’ils conféraient peau neuve à des murs en fin de vie. Certains se découvraient ainsi des talents cachés de publicitaire averti. Un couple de ses amis s’était ainsi fait rouler lors d’une vente à distance : l’appartement qu’ils avaient acheté « sur un coup de foudre » et sur la foi quasi exclusive de cette pseudo-visite, avec actes notariaux en ligne, signatures électroniques et transaction financière immédiate et sécurisée, s’était révélé être une sorte de version cauchemardesque de l’image qui leur avait été servie. Le procès n’en finissait pas. Enfin, dans l’ensemble, ses excursions avaient été  décevantes et, ayant arpenté tout le département, d’Amboise à Descartes, de Château-Renault à Loches, elle en revenait chaque fois un peu plus contrariée : peut-être allait-il être nécessaire de revoir leurs exigences à la baisse. Les maisons-clones, pavillons répliqués à l’infini, groupés à la périphérie des anciens bourgs, avaient rapidement perdu de leur valeur, malgré l’état du marché immobilier et avaient été désertés par leurs primo-acquéreurs, lesquels investissaient désormais dans des copies de maisons anciennes, implantées sur une périphérie plus large ou bien à l’emplacement des maisons de bourg, rasées pour l'occasion. Elles se vendaient donc à présent assez vite et Aline avait décidé, après avoir hésité un temps, d’aller en visiter une, dans la conurbation nord de Tours : juste pour voir. Et elle avait vu. Non seulement les constructions avaient mal vieilli et se lardaient de rafistolages disgracieux, mais le dédale de ces zones pavillonnaires, tristes labyrinthes où l’entropie révélait rapidement la part infernale de ces constructions rationnelles, était parfois la proie de bandes pour lesquelles il faisait office de piste pour leurs courses de moto-jets. Se disant cela, Aline s’était tout de suite figuré certaines configurations urbaines qui faisaient passer ces ensembles pour des havres de beauté architecturale, mais elle ne pouvait se résoudre à envisager sérieusement de vivre en ces lieux. Il y avait aussi ses nouvelles habitations en sous-sol, mais la perspective d’un habitat baigné en permanence de lumière artificielle lui glaçait le sang.
    La confirmation de la mutation de Théo, fin avril, vint à la fois rassurer la jeune institutrice – le terme était un archaïsme mais il lui plaisait de s’en affubler – tout en ajoutant à l’angoisse de ne pas trouver de maison qui les satisfasse. Celle-ci était telle, chez Aline, que des disputes aux motifs peu habituels survenaient entre elle et lui. C’est à cette période qu’un soir, la mère d’Aline les informa que la maison de Saint Paterne était en vente et qu’elle pourrait sûrement intercéder en leur faveur.

jeudi, 10 mai 2007

Pourquoi je suis moyennement démocrate

 


NB : Energumène : du latin energumenos, "possédé par le démon"

 

Mes contemporains ont la fâcheuse tendance de criminaliser les choses : "c'est à cause de l'alcool", "la cigarette tue", "l'urbanisation entraîne la délinquance", etc.

Alors même que la journaliste évoque un racisme anti-blancs (les scrupules et la culpabilité de prononcer ces mots sont quasi palpables), les responsables, si l'on s'en tient à l'argumentaire du reportage, sont les supermarchés, les troquets, et les flics qui ont encore l'audace de ne pas être partout !
La barbarie gagne du terrain et, par souci de ne pas stigmatiser, de ne pas attiser le communautarisme, on allège la responsabilité des criminels "au lieu de leur faire honte" (Finkielkraut).

Je pense avec une infinie compassion aux victimes de ces chiens et j'enrage de ne pas savoir prier.

[J'emprunte le titre de cette note à Vladimir Volkoff]

mardi, 08 mai 2007

Being Aline (V)

    En traversant le quartier de la gare, le véhicule d’Aline était passé devant l’Hôtel des Voyageurs, lequel abritait à présent des chambres d’hôtes, labellisées par la « Guilde des Touristes » dont le logo ornait, sur la façade, l’espace situé à gauche de la porte d’entrée. On distinguait encore les caractères effacés de l’ancienne inscription, entre les huisseries de l’étage et celles du rez-de-chaussée, grandes lettres raides et décolorées qui s’écaillaient mais résistaient encore aux intempéries. Pourtant, elles ne perdureraient plus très longtemps, si l’on en croyait l’échafaudage que les ouvriers-peintres de la branche « rénovation » de Brikéa© étaient en train d’assembler contre la façade de la demeure. La toute nouvelle habitante de Saint Paterne avait saisi la scène de manière furtive, presque sans la voir. Mais sans qu’elle puisse se l’expliquer, alors même que le trajet lui avait offert nombre de « tableaux » paysagers dignes d’intérêts, cette image lui revint en mémoire au moment où, attendant l’arrivée de sa mère et de sa fille, elle tentait de mettre un peu d’ordre dans la cuisine. Théo et les amis venus prêter main forte avaient déjà installé l’électroménager : il ne restait qu’à transférer le contenu des cartons et des sacs vers les emplacements appropriés. L’ancien hôtel ne lui évoquait rien de spécial. Elle sonda avec application le réseau fluvial de sa mémoire sans parvenir à en ramener un souvenir qui puisse être lié à cet endroit.  
    - Ah, mes enfant cette canicule, je m’y fais pas ! Voyez comme je dégouline : les quelques mètres depuis la voiture jusqu’ici m’ont littéralement liquéfiée… La petite n’a pas l’air de souffrir de la chaleur, elle. Tant mieux ! En tout cas, il fait toujours aussi bon, ici. C’est infiniment appréciable, n’est-ce pas ?
    Aline émergea de son carton avec surprise, essuya d’un revers de main la sueur accumulée sur son front pâle puis se précipita tout sourire vers Mina qui lui tendait les bras et n’osait escalader les cartons qui la séparaient de sa mère. Etreintes, rires, caresses.
    - Il est où, papa ?! articula l’enfant en riant.
    - À l’étage. Je crois qu’il a fini de monter ton lit. Va lui faire un gros bisou. Puis, regardant sa fille se diriger vers l’escalier, s’adressant à sa mère sans la regarder : je ne t’avais pas entendu frapper…
    - Oh, et bien je n’ai pas frappé : c’est encore un peu chez moi, ici, dit-elle en riant. Bon, je ne peux pas rester très longtemps, c’est dommage. Mon amie Maïa passe me prendre à 20 heures : nous allons à un concert-expo…
    - Un concert-expo ?
    - Oui : Ero-Bot, un artiste omnimédia qui expose ses différents travaux plastiques, tandis qu’il joue sur ses machines et déclenche diverses installations. Maïa l’a déjà vu, elle m’a dit que c’était fantastique, une expérience inoubliable. Je crois que c’est assez subversif.
    - Ah.
    Et comme elle ne trouvait rien à ajouter : comment ça s’est passé avec Mina ?
    - Oh, très bien, comme d’habitude. Bon, elle n’est pas très bavarde, hein, mais on s’entend plutôt bien.
    Tandis qu’elle s’adressait à sa fille, Lotus Barranger-Laski promenait son regard tout autour d’elle, des murs vers le plafond, comme si elle espérait y débusquer quelque issue secrète. Alors qu’Aline allait lui proposer de se désaltérer, sa mère lui signifia qu’elle allait vraiment être en retard et prit congé en lui promettant de venir les voir plus longuement très bientôt. A peine la porte s’était-elle refermée sur elle que Théo, descendant l’escalier avec leur fille dans ses bras, lança un regard perplexe à son épouse.
    - Laisse tomber, fut le seul commentaire de la jeune femme, serti dans un soupir et s’adressant autant à son mari qu’à elle-même. Elle replongea dans ses cartons.

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