mardi, 22 mai 2007

Being Sarah

    - Non mais COMMENT est-ce qu’on peut, aujourd’hui, appeler son enfant Nicolas ?!… Gustave, c’est chouette… Ou j’sais pas, moi… Tino !
    - Ouais, pas mal. J’aime bien Lucien, aussi !
    - Ouais, c’est joliiiii... Mais Nicolas… Pour une fille, ce s’rait comme… Sandra, ou Magali, ou Solange !… Tu t’vois appeler ton bébé Solange ?!
    En descendant les dernières marches, Cybeele, grimaçant, simula l’asphyxie avant de faire résonner son rire âpre et hoquetant, depuis le hall d’entrée de l’immeuble où résidait son amie, dans une bonne partie de la rue des Halles où les deux étudiantes paradaient bientôt, avant de rejoindre la place Plumereau, arène de zincs et de terrasses. En cette fin d’après-midi, la chaleur semblait s’être infiltrée jusqu’au cœur du moindre morceau de béton et les tenues étaient très légères. La vêture, pour la majeure partie des hommes que l’on croisait, jeunes et moins jeunes, se résumait à un bermuda très court, une paire de sandales ou de tongs et un couvre-chef : casquette, canotier, turban, chapeau mexicain, bob, panama, le quidam affirmait son originalité par cet accessoire décliné à l’infini. Quant aux dames et aux demoiselles, elles donnaient à voir une gamme bien plus étendue des manières de ne pas se vêtir : mini-short, micro-jupe, quasi-slip, t-shirt évidé, éco-bustier, soutien-gorge stylisé, dans des tissus d’une grande modernité et dont la couleur et les caractéristiques variaient parfois en fonction du temps ou de l’humeur du sujet. Le diaphane le disputait au moulant, le risible à l’affligeant, le grand public au top fashion, et ces corps valsaient mollement dans les rues piétonnes du centre-ville, suant sous la chape de plomb des rayonnements solaires et exhibant largement leur peau comme le lieu ultime de l’auto-promotion. Les quelques burqas qui s’étaient aventurées ici, hors du quartier de l’Oumma, faisaient figure de sobres épices au milieu de ces débauches de chairs nues. Chacun était vaguement à la recherche de ce qui pourrait rentabiliser cette journée pas pire que les autres.
    Les deux amies se fondaient parfaitement dans le paysage et évoluaient jusqu’à leur café de prédilection avec le naturel de qui se sait chez soi, riant et parlant fort.
    Elle se frayèrent un chemin entre les clients attablés, prodiguèrent quelques bises en passant, et s’installèrent à l’ombre d’un grand publi-parasol sur lequel l’animation haranguait les passants et les exhortait à choisir tel breuvage. Simultanément et machinalement, chacune retira son omniphone de son petit sac à main tout en continuant leur confabulation :
    - C’qui m’fait vraiment le plus chier, tu vois, c’est qu’il a pas imaginé un seul instant qu’ça pouvait m’faire de la peine ! Même quand j’ui ai demandé, texto, comment il aurait réagit si, moi, j’ui avais fait ça, et ben devine c’qu’i m’a répondu…
    Tandis que Cybeele avait posé le sien sur la table, face à elle, sans même y jeter un coup d’œil, Marlène examinait certaines rubriques sur son mobile afin de vérifier qu’elle avait bien fermé la porte de chez elle à clé et si la machine à laver qu’elle avait mise en route tout à l’heure s’était bien mise en mode ’’séchage’’ à la fin du programme. Absorbée par ces manipulations, elle répondit vaguement :
    - J’sais pas, moi… Dis.
    Le raz-de-marée de mots ne s’interrompit quelque instant que lorsque Cybeele dut réfléchir à ce qu’elle désirait consommer, avant de sélectionner l’item sur l’écran tactile de leur table. Tout en acquiesçant aux propos de son amie et en commentant de manière minimale le récit de l’énième dispute avec le petit ami du moment – mmmh mmh… c’est pas vrai ?!… hin hin…ah bon ?…naan… – Marlène s’absorba encore un instant dans la manipulation de son mobile, le temps de vérifier quelques derniers détails domestiques. Autour d’elles, la faune bigarrée venue se montrer et profiter de la promiscuité hédoniste qu’offrait l’endroit émettait une rumeur rassurante, de laquelle se détachaient de temps à autre un éclat de rire, des bruits de verres, des cris d’enfants. Sarah devait les rejoindre vers 18h30.


Commentaires

J'aime vraiment beaucoup vos textes d'Anticipation cher Paratext.
Une question : Confabulation ?

Ecrit par : saint-rich | mercredi, 23 mai 2007

Merci, Saint-Rich, c'est encourageant.

CONFABULATION, subst. fém.
Empr. au lat. chrét. confabulatio « entretien, conversation ».
Vx ou p. plais. Entretien familier.

Ecrit par : paratext | mercredi, 23 mai 2007

Ce n'était pas dans mon dictionnaire Hachette sur PC (et je n'ai pas d'exemplaire papier sous la main)

Ecrit par : saint-rich | mercredi, 23 mai 2007

Alors je vous conseille vivement le TLF.
http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv4/showps.exe?p=combi.htm;java=no;

(je vous réponds sur Dantec très bientôt)

Ecrit par : paratext | mercredi, 23 mai 2007

Hop, glissé dans mes marque-pages !
A bientôt.

Ecrit par : saint-rich | mercredi, 23 mai 2007

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