mardi, 08 mai 2007

Being Aline (V)

    En traversant le quartier de la gare, le véhicule d’Aline était passé devant l’Hôtel des Voyageurs, lequel abritait à présent des chambres d’hôtes, labellisées par la « Guilde des Touristes » dont le logo ornait, sur la façade, l’espace situé à gauche de la porte d’entrée. On distinguait encore les caractères effacés de l’ancienne inscription, entre les huisseries de l’étage et celles du rez-de-chaussée, grandes lettres raides et décolorées qui s’écaillaient mais résistaient encore aux intempéries. Pourtant, elles ne perdureraient plus très longtemps, si l’on en croyait l’échafaudage que les ouvriers-peintres de la branche « rénovation » de Brikéa© étaient en train d’assembler contre la façade de la demeure. La toute nouvelle habitante de Saint Paterne avait saisi la scène de manière furtive, presque sans la voir. Mais sans qu’elle puisse se l’expliquer, alors même que le trajet lui avait offert nombre de « tableaux » paysagers dignes d’intérêts, cette image lui revint en mémoire au moment où, attendant l’arrivée de sa mère et de sa fille, elle tentait de mettre un peu d’ordre dans la cuisine. Théo et les amis venus prêter main forte avaient déjà installé l’électroménager : il ne restait qu’à transférer le contenu des cartons et des sacs vers les emplacements appropriés. L’ancien hôtel ne lui évoquait rien de spécial. Elle sonda avec application le réseau fluvial de sa mémoire sans parvenir à en ramener un souvenir qui puisse être lié à cet endroit.  
    - Ah, mes enfant cette canicule, je m’y fais pas ! Voyez comme je dégouline : les quelques mètres depuis la voiture jusqu’ici m’ont littéralement liquéfiée… La petite n’a pas l’air de souffrir de la chaleur, elle. Tant mieux ! En tout cas, il fait toujours aussi bon, ici. C’est infiniment appréciable, n’est-ce pas ?
    Aline émergea de son carton avec surprise, essuya d’un revers de main la sueur accumulée sur son front pâle puis se précipita tout sourire vers Mina qui lui tendait les bras et n’osait escalader les cartons qui la séparaient de sa mère. Etreintes, rires, caresses.
    - Il est où, papa ?! articula l’enfant en riant.
    - À l’étage. Je crois qu’il a fini de monter ton lit. Va lui faire un gros bisou. Puis, regardant sa fille se diriger vers l’escalier, s’adressant à sa mère sans la regarder : je ne t’avais pas entendu frapper…
    - Oh, et bien je n’ai pas frappé : c’est encore un peu chez moi, ici, dit-elle en riant. Bon, je ne peux pas rester très longtemps, c’est dommage. Mon amie Maïa passe me prendre à 20 heures : nous allons à un concert-expo…
    - Un concert-expo ?
    - Oui : Ero-Bot, un artiste omnimédia qui expose ses différents travaux plastiques, tandis qu’il joue sur ses machines et déclenche diverses installations. Maïa l’a déjà vu, elle m’a dit que c’était fantastique, une expérience inoubliable. Je crois que c’est assez subversif.
    - Ah.
    Et comme elle ne trouvait rien à ajouter : comment ça s’est passé avec Mina ?
    - Oh, très bien, comme d’habitude. Bon, elle n’est pas très bavarde, hein, mais on s’entend plutôt bien.
    Tandis qu’elle s’adressait à sa fille, Lotus Barranger-Laski promenait son regard tout autour d’elle, des murs vers le plafond, comme si elle espérait y débusquer quelque issue secrète. Alors qu’Aline allait lui proposer de se désaltérer, sa mère lui signifia qu’elle allait vraiment être en retard et prit congé en lui promettant de venir les voir plus longuement très bientôt. A peine la porte s’était-elle refermée sur elle que Théo, descendant l’escalier avec leur fille dans ses bras, lança un regard perplexe à son épouse.
    - Laisse tomber, fut le seul commentaire de la jeune femme, serti dans un soupir et s’adressant autant à son mari qu’à elle-même. Elle replongea dans ses cartons.

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