jeudi, 26 avril 2007
Being Aline (III)
Les traits de son époux figurés par l’image holographique grésillant au-dessus du volant disparurent comme ils étaient venus, au son d’un « bip » électronique feutré. Aline doutait à présent du bien-fondé de cette connexion directe entre l’omniphone de Théo et la gestion des alertes de l’ordinateur de bord. L’idée venait de lui : il lui avait expliqué qu’en plus de la connexion au Central des Secours en cas d’accident grave, cette alerte de moyenne intensité reliée à son omniphone à lui permettrait, le cas échéant et pour le moins, un appui psychologique de sa part. Au début, elle était plutôt rassurée. Qui d’autre que lui savait aussi bien, en quelques mots, la tranquilliser ? Mais rapidement, elle avait ressenti, à chaque fois qu’elle devait prendre la route, une étrange sensation : comme la présence d’une main trop pressante, trop pesante, sur son épaule.
Elle allait machinalement sélectionner un autre disque dans le lecteur mais ne le fit pas, estimant ainsi pouvoir mieux goûter ce retour sur les lieux que sa jeunesse avait connus. Ce parcours, elle avait tenu à l’effectuer seule, comme une sorte de pèlerinage, de rite, qui devait autant à la nostalgie minimale liée à ces terres qu’à l’enfantin cérémonial que l’on opère lorsque les choses et les objets recèlent encore toute la magie mystérieuse de leurs correspondances secrètes. Ce souhait l’avait elle-même étonnée, car elle n’imaginait pas être liée de la sorte à ce qui avait été le théâtre saisonnier des vacances de son enfance.
Si l’on excepte une zone d’activités, où se déployait un complexe réunissant les industries du médicament du département, nouvellement implantée quelques kilomètres avant le village, le paysage n’avait pas changé : une alternance de cultures céréalières, de vergers, de petits bois et de corps de fermes intemporels. Le caractère répétitif, l’extrême planéité du panorama et l’espèce de torpeur qui pouvait en résulter chez l’observateur se brisaient soudainement, lorsqu’on arrivait au village : la route, après avoir longé un dernier alignement de pommiers, plongeait alors dans un espace qui semblait régi par d’autres lois, d’autres impératifs, une esthétique dissemblable. Les réminiscences attachées à ce point précis du trajet, ce débarquement, firent briller plus intensément les yeux de la jeune femme. L’impression d’être arrivée, tout en n’étant jamais partie, s’insinuait en elle quand, enfant, sa mère la conduisait pour les vacances. Elle aimait alors à penser, à sa manière enfantine, que la vie réelle se déroulait ici et que quelque chose, ou quelqu’un, provoquait cycliquement pour elle cette illusion qu’était la vie avec ses parents, l’école et tout le reste. Elle était d’ailleurs infiniment heureuse de cet état de fait, car ainsi, sa vraie vie pouvait lui manquer assez pour qu’elle pusse en éprouver, aux retrouvailles, la moindre nuance de chacune des joies qu’elle recelait. Plus tard, quand l’égocentrisme de l’enfant fait place à la quête de sens, l’inquiétude qu’elle éprouvait quand elle s’interrogeait sur la raison de cette illusion – à laquelle elle ne croyait plus que par habitude mais non moins fermement quand elle se trouvait chez ses grands-parents – la mettait mal à l’aise, comme si elle aurait dû éprouver quelque honte à n’avoir toujours pas élucidé le mystère et de s’en être accommodé comme d’une routine. Maintenant, à la pensée que, peut-être, toute sa vie d’adulte, son métier, sa vie avec Théo, Mina, ses amis, tout ça n’était qu’une illusion qui allait cesser une fois arrivée là, Aline émit un petit rire de gorge et laissa un sourire configurer son visage marqué par la fatigue. En contrebas, sur la droite, les modestes habitations troglodytes paraissaient accueillir humblement le visiteur, l’observer d’un œil séculaire et bienveillant se laisser glisser jusqu’au creux de la petite vallée. Bienvenue à Saint Paterne Racan.
12:10 Publié dans La dilution | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note


Commentaires
A nouveau un très bel épisode, cher Paratext. J'aime beaucoup cette atmosphère...
Ecrit par : saint-rich | jeudi, 26 avril 2007
Je n'ai qu'un lecteur, mais il a du discernement et un goût certain ! ;-)
Merci, Saint-Rich.
Ecrit par : paratext | dimanche, 29 avril 2007
Détrompez-vous, Paratext, vous avez aussi des lecteurs discrets !
Ecrit par : fromageplus | mardi, 01 mai 2007
Discrets, mais ô combien estimables !
Ah, je suis comblé, Fromage+...
Ecrit par : paratext | mardi, 01 mai 2007
C'est difficile d'arriver après Fromage+!!
Ecrit par : Isabelle | mardi, 01 mai 2007
L'important, c'est de participer.
Merci, Isabelle !
Ecrit par : paratext | mercredi, 02 mai 2007
22 h 56
J'en suis à Ségolène et sa larme à l'oeil!!
Ecrit par : Isabelle | mercredi, 02 mai 2007
Que ne vous êtes-vous pas préservée de ce spectacle, madame ?
Ecrit par : paratext | jeudi, 03 mai 2007
Ah, quel spectacle en effet ! Pour ma part, j'ai bien rigolé !
Ecrit par : fromageplus | jeudi, 03 mai 2007
Moi non, Fromage,j'ai eu des remontées acides!
Des souvenirs d'école mal digérés, peut être?!
Ecrit par : Isabelle | jeudi, 03 mai 2007
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