vendredi, 06 avril 2007

Being Aline (II)

    Après un mois de juin interminable, inconsistant, tiède de la mélancolie de fin d’année mais brûlant du rayonnement solaire, et tout entier tendu vers le déménagement approchant, les vacances d’été étaient enfin arrivées. Théo, en logisticien acharné, avait tout organisé : collecte de cartons, rangement et tri des objets acquis en cinq années de vie domestique, formalités administratives et bancaires, organisation d’un dernier apéro-buffet avec les voisins, gestion du planning, supervision et management des amis venus prêter main forte le jour J. L’opération qui consistait à faire passer le fruit de l’accumulation matérielle de la petite famille d’une maison à l’autre avait été optimisée par la préparation soigneuse et la prise en compte rationalisée de tous les paramètres pertinents.
    Dans un virage à droite, l’ordinateur de bord de la grosse voiture familiale fit soudain exécuter à l’imposant bolide une petite mais brutale embardée. L’heureuse absence de véhicule roulant en sens inverse évita d’autres secousses plus sérieuses. Simultanément, les yeux d’Aline transmirent à son cerveau l’image de l’obstacle ayant généré électroniquement l’écart sur la gauche afin d’éviter la collision : un fluet sexagénaire se tortillait avidement, courbé sur le guidon de sa bicyclette. Celle-ci était faite de matériaux tellement fins qu’elle en était quasiment invisible. Son existence était bien plus avérée par le mouvement de jambes et la position de l’homme que par la surface qu’elle voulait bien offrir à la lumière grasse de fin d’après-midi de juillet. Dans son rétroviseur, la jeune femme put distinguer très nettement la créature qui chevauchait cette épure de vélo en micro-fibres haute densité.  Celle-ci semblait se mouvoir sur un bloc d’air qu’elle hachait méthodiquement de ses petits pieds pointus dans un mouvement sans fin de piston péremptoire. Le fringant coureur était vêtu de la tête aux pieds de vêtements aux motifs bariolés de couleurs criardes et fluorescentes qui le faisaient ressembler à un arlequin de science-fiction. Le tissu moulait à la perfection chacun des petits muscles saillants, de sorte que l’on pouvait croire un instant qu’un immense tatouage recouvrait le corps nu de l’opiniâtre senior. Le haut de son crâne ainsi que sa nuque disparaissaient sous une coque aérodynamique bicolore et luisante. Le temps d’un clignement de paupières, la conductrice aperçut nettement les traits du visage ridé et bronzé s’organisant autour des petits yeux noirs plissés et lorgnant droit devant à travers le plexiglass translucide des lunettes incorporées au couvre-chef, ainsi que l’imperturbable impression de sérieux, de gravité même, qui voulait émaner de cette configuration physique.
    Le cœur d’Aline devait peu à peu reprendre un rythme normal.
 
« Ca va, Linou ?!…
- Oui, oui, tout va bien : c’était juste un cycliste que j’ai pas vu venir… J’vais devoir me réhabituer à ces petites routes. Bon, si j’me fous pas en l’air d’ici là, je pense être à la maison dans un quart d’heure. Ta mère n’est pas encore arrivée ?
- Non. Elle a appelé il y a une dizaine de minutes, juste avant son départ. Mina venait de se réveiller, le grand air lui a fait du bien : elle a super bien mangé et fait une bonne sieste. Elles devraient arriver dans une petite heure. T’es sûre que tout va bien ? T’as une p’tite mine…
- Seulement un peu fatiguée… Tu dois l’être aussi, non ? Allez, laisse-moi me concentrer sur la route. A tout de suite. »

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