samedi, 24 mars 2007

Being Alex

    A onze heures précises, les cordes du concerto pour piano n°20 de Mozart s’étaient mises à résonner, après la très douce introduction, dans l’obscurité et la fraîcheur artificielle de l’appartement. Au dehors, quelques ronflements de moteurs ainsi que des cris d’adolescentes extraverties. Quand le piano de Clara Haskil se fit entendre, Alex entreprit d’évacuer les traces d’un sommeil moite et agité en allant prendre une douche reconstituante (extrait de ginseng, algues du Mexique et cocktail de vitamines). I love you, what’s your name ?… Ces mots résonnaient encore dans sa tête, comme un lointain écho venant d’un monde traversé en rêve, tandis que son corps, avec une quasi autonomie, enclenchait le programme « ablutions matinales ».
    Comme il réapparaissait dans la chambre, terminant de se sécher, la phrase musicale qu’il appelait refrain et qu’il avait sifflé en boucle sous la douche, revint une dernière fois avant le deuxième mouvement, plus quiet. Alex ne connaissait rien à la musique, mais il affectionnait particulièrement les contrastes de ce concerto, sa vigueur, sa fougue mélodique, ses motifs délicats emportés par un élan enthousiaste, et il tentait souvent, après une journée éprouvante, de faire naître à son écoute, les yeux clos, quelque image apaisante, ou dépaysante, qui pourrait évacuer celles, indésirables, enregistrées durant le travail et qui ne manqueraient pas de revenir à la surface troubler les eaux calmes du repos.
    L’appartement était bien rangé. La plupart des espaces offerts par les hauts murs blancs disparaissaient derrière la multitude de livres qu’avait amassé Alex depuis son adolescence. Parfois, il lui arrivait de se souvenir d’un ouvrage qu’il avait possédé, de le chercher sans trop y croire dans les rayonnages qu’il connaissait comme on connaît les ruelles du village où l’on a grandi, puis de pester vaguement contre ces disparitions, probablement dues à quelque emprunteur peu scrupuleux.
    Il n’avait, pour l’instant, pas d’intervention de prévue et décida donc qu’il se rendrait à la bibliothèque universitaire, comme il en avait pris l’habitude depuis déjà quelques mois. Après une série de pompes rondement menée et un petit-déjeuner frugal constitué d’un thé vert et de quelques biscuits, Alex acheva de s’habiller et claqua la porte de chez lui sur les dernières notes du concerto.
    Une quinzaine de minutes à pieds le séparait de la Nouvelle Université des Tanneurs. On avait édifié celle-ci sous le lit de la Loire, dans une sorte de gigantesque tunnel reliant une rive à l’autre. Nombre de bâtiments publics s’étaient ainsi vus, ces dernières années, reconstruits de manière souterraine. La faculté ligérienne abritait une très honorable bibliothèque, agréable et fonctionnelle, dans laquelle Alex pouvait, grâce à sa carte professionnelle, emprunter ce qu’il voulait. En arrivant, il goûtait particulièrement ce moment où, pénétrant dans l’ascenseur – un descenseur, plutôt, avait-il pensé la première fois qu’il l’empruntait – il se sentait déjà happé, entraîné vers ce monde englouti et hors du temps.
Les étudiants sont des cons, pensa-t-il comme la porte s’ouvrait au sixième niveau, le pénultième. Des jeunes cons.
Se dirigeant machinalement vers la section des périodiques, le jeune homme au costume sombre et aux cheveux mi-longs examinait méthodiquement le visage des quelques congénères qu’il croisait.  Si ces derniers lui semblaient souvent porter un masque, il lui arrivait parfois de contempler, avec un plaisir manifeste, un visage humain, vivant. La responsable de la section, très affable, lui adressa un sourire de bienvenue, qu’il lui rendit avec un petit signe de tête. En attrapant sa revue habituelle sur le présentoir, il balaya du regard l’ensemble des lecteurs présents mais ne reconnut personne.

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