lundi, 28 août 2006

Salve Regina

Quand j’étais jeune garçon, il m’arrivait d’imaginer que ma vie n’était que le récit qu’en faisait quelqu’un, et qu’elle s’arrêterait lorsque celui-ci cesserait sa narration. Au contraire de George Orwell qui, au même âge, effectuait mentalement, presque compulsivement, description et narration littéraire de ce qu’il voyait, vivait, je n’étais, moi, qu’un personnage, sans libre-arbitre véritable, et dont on se jouait volontiers. Depuis quelques jours, c’est un peu de cette disposition d’esprit que je retrouve. Une variété de paranoïa, peut-être. Je ne suis pas le héros de ma vie, même si ce journal tendrait à accréditer la thèse opposée.

Me rendant, une ultime fois avant la pré-rentrée, à l’école pour ranger quelques affaires et faire un dernier point sur le matériel, j’ai, sur le trajet, agit de façon surprenante. Entre mon domicile et le village où j’enseigne, la route est parfaitement rectiligne, large, et on y roule à bonne allure. A plusieurs reprises, de petites artères perpendiculaires se chargent de distribuer les villages alentours, et soudainement et de manière impulsive, j’ai pris une de ces routes, et ainsi quitté la mienne. Il me fallut quelques minutes de contemplation des paysages agricoles pour me dire que ce changement de cap n’avait aucun sens. La route m’amenait à un village que je ne connaissais pas et j’arrivais en son bourg désert comme un explorateur hagard. La pluie commença de tomber. Roulant au ralenti et observant à travers un pare-brise balayé par ses essuie-glaces les façades grises, j’hésitai quelque instant entre rebrousser chemin et me garer quelque part. Je plaçai finalement mon véhicule sur un petit parking gravillonné jouxtant l’église. L’édifice multi-centenaire n’avait rien à me vendre. Ayant la chance de tomber sur une de ces rares églises de campagne dont on ne ferme pas les portes à clé, j’entrai m’abriter et allai m’agenouiller sur un des quelques prie-Dieu de paille. Je ne suis pas croyant, mais à ce moment, je me suis senti chrétien, pour la première fois.

 

dimanche, 27 août 2006

Ombilics

Je viens d’appeler ma mère, pour savoir si le nom de X (cet homme qui m’a contacté il y a trois jours et qui s’est présenté comme un vieil ami de mon père) lui disait quelque chose. Après m’avoir fait répéter à deux reprises, elle m’a dit ne connaître personne portant ce nom. Je ne suis pas bien sûr mais elle m’a paru un peu troublée. J’ai insisté, évoquant l’Algérie, mais elle fut finalement catégorique et me demanda pourquoi je l’interrogeais sur cet homme. Je lui ai répondu que cela n’avait pas d’importance.

Depuis la mort de mon père, j’essaye d’être meilleur fils qu’elle n’a été mère, mais cela ne m’évite pas, parfois, de laisser la rancœur guider mes pensées.

Je lui ai promis que je passerai la voir avec les enfants peu après la rentrée. J’en profiterai pour empocher discrètement les quelques pochettes de photos de mon père. Celles d’Algérie.

 

Retour d’une hypnotique (et émétique) promenade de blog en blog, car je me dois de connaître l’outil que j’utilise. J’ai le sentiment de revenir d’une heure d’apnée dans la fange : langue atrophiée, stéréotypée, truffée d’approximations, de scies hideuses, de fautes d’orthographe, de vocabulaire techno-moderne, hype, télévisuel, de phrases a-syntaxiques, de poses scripturales ridicules (soyez désinvolte, n’ayez l’air de rien, mais avec ironie, pas dupe), de récits puérils (comprendre trop mignons). Quelques exceptions à la règle, bien sûr. Mais avant tout, c’est la profusion qui est effrayante. Qu’ajouté-je mon raclement de gorge à cette fosse commune ?

 

« Dans les environs de M., absolument tous les carrefours ont été remplacés par d’odieuses gyroscopies bien plus dangereuses que les carrefours traditionnels. Rien n’est plus beau que deux routes qui se croisent. Et rien n’est plus ridicule que deux routes qui se mettent à s’enrouler pour échapper l’une à l’autre, vouant l’usager à un excès de signalisation inutile. Stupidité des technologies à la mode : les routes se croisent sans se toucher – c’est la philosophie de l’échangeur. Chez les hommes, ça s’appelle la communication »

Jean Baudrillard, Cool memories II

samedi, 26 août 2006

Nightshift

La nuit dernière, j’ai fait un rêve étonnant. Le fait que je m’en souvienne l’est plus encore. Arrivé dans ma classe très à l’avance, le jour de la rentrée, je suis occupé à écrire une lettre – pour qui ? – à mon bureau. L’école est absolument silencieuse, excepté le tic-tac très lent d’une antique horloge située au fond de la classe. On frappe à la porte. A travers le verre dépoli, je distingue une longue silhouette sombre. Peur compacte. Je suis pétrifié. La porte est à nouveau heurtée, mais avec le pied, cette fois-ci, comme si on voulait la briser. Je me réfugie sous le bureau. Je peine à respirer, mon cœur va dérailler et je tente de crier quand la porte vole en éclats. Bien sûr, le cri viscéral meurt dans ma gorge, et seul un léger chuintement parvient à exprimer ma terreur. Je vois ses pieds, ses jambes, ses mains blanches, ses longs doigts, presque délicats s’ils n’étaient si osseux. Il s’approche lentement. Je pense mourir. Une voix rauque, un accent slave, une diction précieuse :

– Monsieur ? Monsieur ?!… Je ne vais pas vous violer, je suis un vieux machin répugnant, un squelette vivant, mais je vous trouve homme très désirable. Quelle peau vous avez, quelles jolies cuisses !

En chuchotant, maintenant, il continue : Je suis un descendant du roi Salomon et de la reine de Saba ; mais à côté de vous, je suis une merde…

Comme il dit cela, il se penche pour me débusquer. Je vois son visage. Il s’agit de Daniel Emilfork, le comédien. Dans mon rêve, j’ai la sensation de connaître cet homme sépulcral mais je ne l’identifie pas.

La suite est un peu confuse et nous nous trouvons sur une plage à enjamber des touristes allongés sur le ventre et qui paraissent tous dormir. La plage est sans fin, j’ai l’impression de faire du sur-place. Je me retrouve seul et il fait nuit. Lumière lunaire.

Je sais que le rêve continue, mais il échappe aux filets de ma mémoire. Lorsqu’il se termine, je me réveille et regarde l’heure machinalement : 4h28. Je me blottis alors contre le corps de M. et le contact de ses fesses chaudes, rondes et fermes contre mon sexe ont tôt fait de le dresser, tendu à bloc, autonome mais implorant que je m’active. Je pénètre M. très lentement, elle pousse un petit gémissement et se cambre. Je viens très vite et nous nous rendormons enlacés.

Nous n’avions pas baisé depuis trois semaines.

 

Je remercie Emilfork pour son apparition onirique. S’il me lit et qu’il sait ce qu’il faisait dans mon rêve, je lui saurai gré de bien vouloir m’édifier.

 

Passé ma journée à jouer avec les enfants et à lire (La moustache, d’Emmanuel Carrère et la biographie de Lovecraft, par Houellebecq).

 

 

vendredi, 25 août 2006

Procrastination

Aujourd’hui, visite à nos amis F. et A., dans l’Indre. Long trajet en voiture, je suis tendu, fatigué par une nuit trop courte et le flot ininterrompu des « Pourquoi ?!… » de mon fils de trois ans vient à bout de ma patience et me fait littéralement exploser. Résultat : silence de mort dans l’habitacle jusqu’à ce que nous arrivions à destination.

Peu avant le terminus, mirant mes enfants dans le rétroviseur, je croise le regard de ma fille : une expression que je ne lui avais jamais vue, à la fois très calme et d’une intensité – j’allais dire cinématographique. L’humanité entière semblait me scruter à travers ses yeux bleus d’habitude si innocents.

F. et A. nous accueillent très chaleureusement dans leur immense pavillon neuf. Je ne peux évidemment pas leur dire que je trouve leur demeure vulgaire, hideuse, d’une tristesse moderne affligeante, le comble du luxe petit-bourgeois. Je m’extasie donc devant cette bâtisse fonctionnelle, spacieuse, lisse, aseptisée. Les haies de ce quartier résidentiel n’ayant pas encore eu le temps de pousser, on s’aperçoit que toutes les maisons sont quasi identiques. Drôle d’impression.

J’ai connu F. au collège. Je me souviens qu’il arrivait de Grenoble et qu’il venait de s’installer dans mon village, près de Blois, quand nous entrions en sixième. Notre complicité fut immédiate, une aversion commune pour le foot scellant d’emblée une amitié qui ne cesserait de s’enrichir de chaque instant passé ensemble. Et ils furent nombreux.

Mais nous ne sommes plus ces enfants, à présent. Si je prends acte de cela assez froidement, je suis très ému par les souvenirs qui nous unissent à jamais. Et puis… nous étions trois, nous ne sommes plus que deux. Les souvenirs sont d’autant plus lourds à remuer, mais je sais que j’ai besoin de cette pesanteur.

Journée globalement agréable, donc, me permettant de ne pas préparer ma classe (plus qu’une semaine, je ne serai pas prêt, tant pis), de ne pas désherber notre jardin qui en aurait pourtant grand besoin, et last but not least, d’oublier ce fichu coup de fil reçu hier et qui, ce soir, me taraude à nouveau.

F. fut élevé par son père, sa mère ayant trouvé la mort dans un accident de la route quand il avait sept ans. Je me souviens avec émotion encore comme il parlait de maman. A l’époque, il me semblait connaître cette femme – que je n’avais jamais vue et que je ne verrai qu’en photo, un jour d’orage où nous jouions dans son grenier – mieux que n’importe lequel des adultes que je connaissais alors.

F. possède toujours cette puissance oratoire incomparable qui, pour moi, l’avait toujours placé du côté de l’élite, mais le fait qu’il l’ait mise au service du marketing l’a rendue bien fade, à mes yeux, désincarnée. Son intelligence, façonnée par une ironie et une légèreté affectées et systématiques est devenue l’ombre de ce qu’elle aurait pu être.

Quoi qu’il en soit, il me reste, ce soir, à me draper avec complaisance dans la douce mélancolie provoquée par le ressassement de tous nos souvenirs. Nous avons bien sûr beaucoup parlé de Charles.

jeudi, 24 août 2006

Contact

La fin des vacances inaugure le début de ce journal. Je ne sais pas encore bien ce qui m’a poussé à vouloir écrire, mais pour une fois, je ne me laisserai pas paralyser par ces questions sans réponse qui m’ont déjà valu remords et amertume. J’ai décidé de me laisser porter, de me contraindre à une sorte de légèreté, je sais que j’en suis capable. On verra bien.

Hier soir, pendant le dîner, j’ai reçu, sur mon mobile, un coup de téléphone étrange : un homme qui s’est présenté comme un ami de mon père m’a tenu des propos pour le moins surprenants. Ses paroles étaient confuses, et il parlait à voix basse, le rythme de ses phrases heurté par un pas lourd et irrégulier. Comme s’il titubait. Il était question d’une promesse faite à mon père, durant la guerre d’Algérie. Je lui ai demandé à qui il désirait parler, mon père ne m’ayant jamais parlé de cet ami (un nom sec, impossible à oublier) mais il semblait à peine m’entendre. Il raccrocha finalement en m’assurant qu’il ne trahirait jamais sa parole, sans me renseigner explicitement sur la nature de cette promesse.

Je demeurai bien sûr étourdi par ce que je venais d’entendre, debout devant la fenêtre de la cuisine. Je m’étais retiré de table, les enfants faisant trop de bruit. De retour sur la terrasse, ma femme jeta vers moi un regard interrogatif. Lui ayant répondu que c’était une erreur, je tentais ensuite de faire bonne figure et de ne pas laisser paraître mon trouble.

Il est vrai que mon père a effectué son service militaire en Algérie, durant les « événements ». Mais il ne m’a jamais parlé de cet ami, encore moins d’une promesse qu’untel lui aurait faite là-bas. C’est vrai qu’on ne parlait pas beaucoup, avec mon père.

Ce matin, je retrouvai avec déplaisir cet état nauséeux qui ne m’avait pas quitté durant des mois, il y a quelques années. Il faut malgré ça que je travaille à préparer ma rentrée mais je n’ai eu la force que de faire un peu de rangement sur le bureau. J’entends les enfants qui jouent en bas. J’ai envie de les serrer très fort dans mes bras.

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